Interdite de plongée depuis 1996, cette source turquoise de l’Yonne n’a jamais livré son fond
Au milieu d’une rue de Tonnerre, entre des façades de bourgogne tranquille, une eau turquoise bouillonne doucement sous une rotonde de pierre. On s’approche du parapet, on se penche, et la surface claire laisse deviner une vasque qui plonge dans le noir. Personne, en près de trois siècles de curiosité, n’a jamais vu le fond.
Cette source a un nom qui sonne comme une légende: la Fosse Dionne, de l’ancien français « Fons Divina », la source divine. Elle jaillit en pleine ville, dans le département de l’Yonne, et les habitants de Tonnerre ont construit leur cité autour d’elle. Littéralement: à l’époque gallo-romaine, elle alimentait déjà en eau l’oppidum de Tornodurum, posé sur le plateau qui domine la ville actuelle.
311 litres d’eau par seconde, en plein centre-ville
La Fosse Dionne est une source vauclusienne, c’est-à-dire l’émergence d’une rivière souterraine qui a voyagé sous un plateau calcaire avant de ressortir ici. Son débit moyen atteint 311 litres par seconde, de quoi remplir une piscine municipale en moins d’une heure. En crue, le chiffre s’envole: jusqu’à 3 000 litres par seconde, un record mesuré le 15 mars 2001.
Sur vingt ans d’observation, le rythme saisonnier est marqué: 619 litres par seconde en moyenne en janvier, contre 87 seulement en août. L’hiver, la source gronde. L’été, elle murmure.
Mais elle ne s’arrête jamais.
La Laigne se jette dans un gouffre à 43,5 km et ressort ici
D’où vient cette eau ? En partie de la pluie qui s’infiltre dans le plateau calcaire autour de Tonnerre. Mais les colorations ont prouvé quelque chose de plus étonnant: une rivière entière, la Laigne, disparaît dans le gouffre de la Garenne, à Villaines-en-Duesmois, à 43,5 km à vol d’oiseau, et une partie de ses eaux rejoint la Fosse Dionne.
Le réseau hydrogéologique souterrain s’étend donc sur plus de 40 kilomètres, une toile invisible sous les champs et les forêts du nord de la Bourgogne. Un autre gouffre, celui d’Athée, communique aussi avec la source. Ce que vous regardez depuis le parapet n’est que la fenêtre d’un monde englouti.
Interdite de plongée depuis 1996, après deux drames
La vasque donne accès à une galerie noyée dont l’entrée, haute de 2,5 mètres, est visible depuis l’extérieur. Elle s’enfonce d’abord à 45 degrés jusqu’à 32 mètres de profondeur, puis se rétrécit en une chatière de 0,80 m sur 0,40 m. Ensuite, une succession de siphons et de boyaux étroits, avec de longs paliers de décompression.
Un parcours d’obstacles vertical, dans le noir total.
Les plongeurs s’y sont essayés dès 1955, puis en 1962, 1979, 1989 et 1996. Deux accidents mortels, en 1962 puis en 1996, ont conduit à l'interdiction d’accès en 1996. Seule une dérogation exceptionnelle a permis au spéléologue Pierre-Éric Deseigne d’y retourner: le 13 octobre 2019, il atteint -79,5 mètres à 370 mètres de l’entrée, dépassant de 10 mètres le terminus de Patrick Jolivet établi en 1989.
Le record d’aujourd’hui. Le fond, lui, reste inconnu.
Peut-on plonger dans la Fosse Dionne ?
Non. La plongée souterraine y est strictement réglementée et interdite au public depuis 1996, après plusieurs accidents mortels. Seule une autorisation exceptionnelle, comme celle obtenue par Deseigne en 2018 pour cartographier et nettoyer la galerie, permet d’y descendre.
1758: un lavoir monumental pour les lavandières de Tonnerre
Autour de la source, un édifice élégant attire autant le regard que l’eau elle-même. En 1758, Louis d’Éon, père du célèbre chevalier d’Éon, fait aménager la fosse en lavoir: un bassin circulaire de 14 mètres de diamètre, couvert d’une demi-rotonde dont la charpente s’adosse à un mur de moellons. Les lavandières y travaillaient à l’abri des intempéries.
Tout a été pensé pour préserver la pureté de la source: un muret sépare l’eau vive de l’auge annulaire où l’on lavait le linge, et des foyers disposés sur le pourtour produisaient la cendre utilisée pour le nettoyage. L’ensemble est classé Monument historique depuis 1920. Aujourd’hui encore, la lumière entre sous la rotonde et glisse sur l’eau verte, un spectacle que les photographes guettent dès le matin.
La visite est-elle payante ?
Non, la découverte du site se fait librement, toute l’année, selon l’office de tourisme local. On accède au lavoir par la rue de la Fosse Dionne, en plein centre-ville, et il suffit de se pencher au-dessus du bassin pour contempler la source.
Comment voir la Fosse Dionne, entre Auxerre et Dijon
Tonnerre se trouve dans le nord de l’Yonne, en Bourgogne-Franche-Comté, sur l’axe entre Auxerre et Dijon, à quelques kilomètres des vignobles de Chablis. La Fosse Dionne se visite en une demi-heure, mais la ville mérite qu’on s’attarde dans ses rues anciennes qui montent vers le plateau.
La source coule toute l’année, et chaque saison a son caractère: l’hiver et le printemps montrent le débit le plus puissant, quand les crues gonflent la vasque et font vibrer la surface. L’été, l’eau s’apaise et sa couleur turquoise prend toute sa profondeur. Vous repartirez avec une image en tête: celle d’un cercle d’eau verte, sous sa rotonde de pierre, qui garde son mystère depuis toujours.