Entre Nancy et Strasbourg, un ascenseur à bateaux remplace un escalier de 17 écluses

Le canal glisse au pied des falaises de grès rose, entre deux versants de forêt vosgienne. L’eau est verte, presque immobile. Le long du chemin de halage, des maisons d’éclusiers portent encore leur numéro peint sur le pignon, certaines habitées, d’autres vides jusqu’au toit.

Ici, franchir la montagne en bateau a longtemps voulu dire une journée entière de manœuvres.

Un bac géant à la place de 17 écluses

Le plan incliné de Saint-Louis-Arzviller a tout changé. Mis en service en 1969, il double et remplace à lui seul les 17 écluses rapprochées qui grimpaient là.

Le principe tient en une image: le bateau entre dans un bac rempli d’eau, et c’est le bac qui monte ou descend le versant. Plus de sas à enchaîner un par un, plus d’attente derrière un autre bateau. Ce qui prenait des heures se joue en une seule manœuvre.

Vous voyez la différence depuis la berge. D’un côté, un ouvrage de béton et de câbles. De l’autre, en contrebas, les vestiges de l’ancien escalier d’eau que personne n’utilise plus.

Réchicourt-le-Château et ses 15,70 m de chute: le second coup de force

Le plan incliné n’a pas été la seule opération de ce genre. À la même époque, l’écluse de haute chute de Réchicourt-le-Château a remplacé six écluses rapprochées au début du versant de la Moselle. Avec ses 15,70 m, elle reste la plus haute écluse au gabarit Freycinet de France.

Deux ouvrages, deux escaliers d’eau effacés. Le canal, ouvert en 1853 après un chantier commencé en 1838, comptait 178 écluses à l’origine sur ses 314 km. Ce n’était pas une prouesse gratuite: le canal a servi de colonne vertébrale à l’industrie lorraine, et particulièrement à Nancy.

La vallée des éclusiers: le canal abandonné qu’on longe à vélo

C’est le tronçon que je préfère. Entre Arzviller et Lutzelbourg, les communes du pays de Phalsbourg ont créé en 2007 la vallée des éclusiers, un parcours de randonnée et de cyclotourisme qui suit à la fois l’ancien et le nouveau canal, au pied des falaises de grès vosgien.

L’ancien tracé est resté en l’état. Les portes d’écluses sont coincées à mi-ouverture par la rouille, le fond du canal a été envahi par les joncs et les algues. Par endroits, la piste cyclable passe à l’intérieur même du canal asséché, sur des passerelles métalliques.

Le contraste est frappant. Le nouveau canal, plus large, file sans écluse intermédiaire pendant que l’ancien s’efface sous la végétation. Un passé industriel qui n’a pas été gommé, juste laissé là.

Quand y aller et comment suivre le canal

Le tronçon vedette Arzviller-Lutzelbourg-Saverne se trouve à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Strasbourg, sur un canal qui relie Vitry-le-François, dans la Marne, à Strasbourg. La bonne fenêtre va du printemps au début de l’automne: les écluses sont sujettes au chômage l’hiver, et la navigation de plaisance s’arrête avec elles.

À vélo, le chemin de halage est revêtu sur toute sa longueur entre la sortie du tunnel d’Arzviller et Strasbourg. Il fait partie de l'EuroVelo 5, qui rejoint la Véloroute Rhin une fois arrivée dans la capitale alsacienne.

Peut-on naviguer sur tout le canal ?

Non, pas en permanence. Le canal est navigable par tronçons, et l’ouverture d’un parcours complet ne se présume pas: travaux, chômages d’écluses, niveau d’eau et restrictions de tirant d’eau changent vite. Le secteur Nancy-Saverne-Strasbourg reste le plus attractif pour la plaisance.

Faut-il un bateau pour voir le plan incliné ?

Non. Le parcours pédestre balisé du pays de Phalsbourg forme une boucle qui repart vers le plan incliné, en longeant le nouveau canal. Il emprunte deux tunnels passant sous le canal.

Trois tunnels, un pont-canal et une trouée dans les Vosges

Le canal franchit la ligne des Vosges par la trouée du col de Saverne. Sur son parcours, il compte trois tunnels et plusieurs ponts-canaux, dont celui de La Madeleine.

Ce qui frappe, en marchant le long du sentier, c’est l’ampleur du chantier d’origine. Creuser, étancher, aligner 17 écluses sur une pente trop raide, au XIXe siècle, avec les moyens de l’époque. Puis décider, un siècle plus tard, que tout cela pouvait tenir dans un seul bac d’eau.

Les maisons d’éclusiers, elles, sont restées. Numérotées, alignées le long d’un canal que plus personne ne remonte. Le grès rose garde la lumière tard le soir.

En bas, l’eau ne bouge plus.