Adieu Léman : à 15 km de Genève, ce lac de 45 hectares garde ses plages sans la foule suisse

Le lac de Divonne ne s’impose pas. Il se découvre en sortant de l’autoroute, à quinze kilomètres de Genève, dans une poche de l’Ain où le Jura s’adoucit. L’eau y est calme, presque domestiquée, mais son histoire tient du hold-up géologique. En 1964, des hommes ont creusé dans des marais insipides pour trouver du gravier à vendre aux Suisses. Ils ont mis à jour une nappe qui jaillissait à 800 mètres cubes par heure. Le lac est né de cette erreur heureuse, alimenté par une source qu’on n’avait pas cherchée.

260 000 mètres cubes de gravier suisse : comment on finance un lac sans le vouloir

Jean Debaud avait rêvé de ce lac dès 1945. Pendant quinze ans, le projet piétinait. L’emplacement changeait, les forages décevaient, l’étanchéité du sol faisait défaut. C’est en 1960, en cherchant comment payer les travaux, que la solution est apparue. Les entreprises suisses construisaient l’autoroute Genève-Lausanne et manquaient de gravier. Divonne en avait 420 000 mètres cubes sous ses marais, dont 260 000 vendus aux voisins d’outre-frontière.

Le gravier partait vers Zurich. Une laverie fut construite sur place. Et pendant qu’on extrayait, l’eau envahissait chaque trou. La nappe phréatique, invisible, refusait de se laisser pompée. On installa une vanne en 1964, fixa le niveau à 466 mètres d’altitude, laissâmes l’eau monter treize jours durant. Le lac était fait. Pas un barrage, pas une rivière détournée. Une source souterraine, accidentelle, pérenne.

45 hectares, 3,3 kilomètres de tour : la promesse du titre tenue dès la première ligne

Le lac mesure 1,17 kilomètre de long, 460 mètres de large, 3,50 mètres de profondeur maximum. Ce sont des chiffres modestes qui créent l’intimité. On en fait le tour à pied, à vélo, en roller, sans croiser de voiture. L’interdiction des automobiles sur le pourtour est un luxe que le Léman n’offre guère. Une plage de sable s’ouvre l’été, une base nautique propose des activités, l’île végétale au centre reste inaccessible, témoin du niveau d’origine.

La promesse du titre tient ici. À quinze kilomètres de Genève, le lac de Divonne offre ce que le Léman a perdu pour beaucoup : l’espace sans la densité, l’eau sans le trafic, une promenade où l’on n’achète pas son passage entre deux transats loués. La commune de Divonne-les-Bains compte 10 464 habitants sur 33,89 km². Le lac n’est pas noyé dans une métropole. Il reste un équipement de proximité, presque familial.

Quel oiseau croise-t-on au bord du lac ?

On rencontre une faune que les berges aménagées du Léman ont largement évincée. Le héron cendré, le grèbe huppé, le martin-pêcheur, le grand cormoran, le butor étoilé. Les pêcheurs trouvent tanche, carpe, brochet, perche. La pêche n’est pas un sport industriel ici. Elle s’adresse à ceux qui connaissent les postes, qui attendent. L’eau claire, peu profonde, laisse voir le fond par endroits. La nappe continue son travail invisible, renouvelant le plan d’eau à son rythme.

Peut-on s’y baigner sans réserver ?

La plage de sable est accessible en saison, sans procédure de réservation. La base nautique ouvre ses activités l’été. Le lac n’est pas une piscine surveillée aux horaires rigides, mais un plan d’eau naturel géré, classé espace naturel sensible depuis 2021. L’accès est libre, la baignade possible, la promenade permanente. En hiver, le site continue de vivre pour les marcheurs. L’absence de voiture sur les 3,3 kilomètres du tour fait le reste.

Comment y aller et quand

Divonne-les-Bains se trouve dans le canton de Gex, à l’extrémité sud-est de l’Ain, au pied du massif du Jura. Depuis Genève, comptez 15 kilomètres, un quart d’heure de route. Depuis Lyon, le trajet dépasse l’heure et demie. La meilleure saison court de juin à septembre, pour la baignade et la base nautique. Mai offre le lac sans la foule, avec les arbres du pourtour en pleine vigueur. L’automne reste beau pour le tour à pied, avant que le ferme ne referme ses équipements.

Le lac est à côté de l’hippodrome, du golf, de la médiathèque. On peut y venir le matin, faire le tour, déjeuner en ville, revenir le soir. Cette proximité des services est un avantage de la taille modeste. On n’y passe pas la journée à chercher où se garer, où manger, où trouver un abri. Le lac est un lieu de séjour, pas d’expédition.

Le paradoxe du lac qui a failli ne pas exister

Le projet initial de Jean Debaud prévoyait une chute d’eau de sept mètres, une turbine hydroélectrique, une digue retenant la Divonne et trois ruisseaux. L’emplacement était celui de l’actuelle mairie. Le projet a échoué. C’est dans les marais de la Grande et Petite Champagne, plus loin, plus bas, plus au soleil, que le lac a finalement trouvé sa place. L’ingénieur Paul Morel avait fait une étude sommaire. Le conseil municipal avait jugé l’entreprise « peut-être réalisable ». L’immensité des travaux effrayait. Le gravier suisse a tout débloqué.

On avait supposé que l’eau des marais venait de la Versoix. La pente de 1 %, la rivière en contrebas, l’altitude supérieure des marais : la géographie rendait cette alimentation impossible. La nappe, seule, expliquait tout. Elle explique encore le lac aujourd’hui, son niveau stable, sa clarté, sa résistance aux sécheresses qui frappent les plans d’eau superficiels. Le lac de Divonne est un mensonge devenu réalité, une erreur de forage devenue paysage.

En fin de journée, le Jura projette son ombre très tard sur le lac, à cause de cette position extrême au sud-est de la commune. C’est pour cet ensoleillement que Debaud avait choisi l’emplacement. Le soleil couchant dure, l’été. Les promeneurs prolongent leur tour. Les enfants traînent sur la plage. Le lac, artificiel, alimenté par une source qu’on a découverte en vendant du gravier aux Suisses, devient un lieu naturel au sens plein : un endroit où l’on vient parce qu’il est là, parce qu’il tient, parce que personne ne l’a vraiment prévu.