Plus discret que la route des vins, ce canal de Vauban traverse l’Alsace en 20 km
On ne vient pas dans la vallée de la Bruche pour les foules. On vient pour l’ombre des grès, le bruit sourd de l’eau qui pousse contre les portes des écluses, et cette impression, en pleine Alsace, de longer un chemin que personne n’a pris la peine de raconter. Le canal est là, juste sous la route, et il suffit de s’arrêter pour comprendre: ici, c’est l’eau qui décide du rythme.
La Bruche, c’est le plus long cours d’eau du Bas-Rhin, avec 76,8 km de cours entre le pied du Climont, dans les Vosges, et la lisière de Strasbourg où elle se jette dans l’Ill. Mais le fil qui nous intéresse aujourd’hui, c’est l’autre Bruche, celle qu’on a canalisée au XVIIe siècle: 19,78 km de canal et 11 écluses, 29 m de dénivelé compensé, le tout tracé en seulement deux ans, entre 1681 et 1682, par Vauban. Pour acheminer les pierres des carrières de grès de Soultz-les-Bains jusqu’à Strasbourg.
Pas pour le vin. Pas pour les touristes. Pour bâtir la cathédrale.
19,78 km sous les vignes: l’Alsace que les guides ne racontent pas
Le canal naît à Wolxheim, là où la Bruche et la Mossig se croisent. La Mossig, c’est un affluent de 26 km qui rejoint la Bruche dans le secteur de Soultz-les-Bains. À cet endroit précis, on a creusé, on a maçonné, on a compté chaque mètre de chute.
Le but: faire descendre les blocs de grès rose des Vosges jusqu’aux chantiers strasbourgeois sans les casser, sans les perdre, sans dépendre des crues. Pendant plus de deux siècles, ça a marché. Le canal a fonctionné jusqu’en 1939.
Puis le transport routier a eu raison de lui.
Aujourd’hui, on ne le voit presque plus depuis la route. Il faut quitter la route qui longe le canal, s’arrêter sur un bas-côté, descendre les quelques marches que les pêcheurs connaissent. Et là, surprise: les écluses sont encore là, les pierres aussi, et l’eau coule toujours, plus bas, plus lente, presque plate entre Mutzig et Strasbourg.
Le grès des Vosges qui a bâti la cathédrale a coulé ici. Personne ne le dit sur les panneaux.
1681-1682: deux ans pour tracer un canal à travers l’Alsace
Il faut mesurer l’exploit. Deux ans. À la fin du XVIIe siècle, sans moteur, sans pelleteuse, avec des équipes de carriers qui venaient justement de poser les premières pierres du canal.
Vauban ne construit pas pour faire joli. Il construit pour que ça tienne, pour que l’eau monte et descende sans détruire les berges, pour que les blocs arrivent entiers. Les 11 écluses ne sont pas un décor: c’est un système précis, calibré pour les 29 m de dénivelé entre Wolxheim et Strasbourg.
Et le choix du tracé n’a rien d’un caprice. La vallée de la Bruche, c’est le couloir naturel entre Saint-Dié et Strasbourg, ouvert entre le Champ du Feu et le Donon. La route l’a suivi.
Le chemin de fer l’a suivi. Le canal aussi, à son époque, et pour une raison simple: il n’y avait pas d’autre chemin possible dans ce relief. On ne traverse pas les Vosges par miracle, on les longe.
Et quand on les longe, on descend avec elles.
Pêche en 1ère catégorie, véloroute EuroVelo 5: ce qu’on fait sur la Bruche aujourd’hui
Le canal a cessé de transporter du grès, mais la vallée n’a pas cessé de vivre. L’ancien chemin de halage est devenu une portion de la véloroute EuroVelo 5, ce qui veut dire qu’on peut aujourd’hui longer l’eau à vélo, sur un terrain presque plat, à l’ombre des peupliers et des vergers. La Bruche, elle, est classée en première catégorie pour la pêche.
Les pêcheurs du coin le savent, eux qui se garent tôt le matin sur les bas-côtés.
Et si vous voulez comprendre l’échelle du système, il suffit de monter un peu. En amont de Schirmeck, la Bruche devient torrentielle, rapide, vosgienne. Puis, à partir de Mutzig, elle s’apaise, devient lente et régulière, jusqu’à Strasbourg.
Le canal, lui, prend le relais sur ces 19,78 km où la rivière n’aurait pas suffi, à elle seule, à porter les pierres.
Depuis Strasbourg en TER: l’escale qu’on zappe en descendant vers les Vosges
L’accès le plus simple, c’est le TER Strasbourg, Saint-Dié. On descend à Molsheim, à Mutzig, ou on pousse jusqu’à Schirmeck si on veut voir la Bruche redevenir torrent. La vallée s’ouvre vers le sud-ouest de Strasbourg, la route suit la rivière presque sans quitter son ombre, et le canal, lui, ne se montre jamais vraiment: il faut le chercher, descendre les escaliers des pêcheurs, repérer les écluses dans les haies.
La meilleure saison, c’est le printemps et l’été. Pas pour le grès, qui dort sous l’eau depuis longtemps. Pour la lumière, basse et dorée le matin sur les écluses.
Pour les pêcheurs en waders qui saluent d’un signe de tête. Pour le silence un peu lourd, un peu minéral, de ces 19,78 km que Vauban a tracés en deux ans, et que 1939 a rendus au silence.
Faut-il un véhicule pour longer le canal ?
Pas nécessairement. Le TER Strasbourg, Saint-Dié dessert plusieurs communes de la vallée, et l’ancien chemin de halage, reconverti en véloroute EuroVelo 5, permet de longer le canal à pied ou à vélo sur un terrain presque plat. Pour les pêcheurs, certains bas-côtés donnent directement sur l’eau.
Le canal est-il toujours en eau ?
Oui, le canal de la Bruche est toujours en eau entre Wolxheim et Strasbourg, et ses 11 écluses sont encore visibles dans le paysage. Une passe à poissons a d’ailleurs été aménagée fin 2010 pour permettre aux espèces de franchir l’ouvrage. On ne navigue plus dessus comme au XVIIe siècle, mais le système hydraulique fonctionne.
Le grès des Vosges a fini sa course à Strasbourg il y a longtemps. Le canal, lui, est encore là, sous les peupliers, à attendre qu’on s’arrête. 19,78 km.
11 écluses. Deux ans de chantier. Et personne, sur la route des vins, ne prend la peine de regarder en bas.