Marqué par 40 bûchers, ce village d’Alsace garde une mémoire noire sous ses remparts

La lumière accroche les murs, puis retombe dans les rues avec une douceur trompeuse. Sous les façades, sous les portes, sous la belle ordonnance de la vieille cité viticole, il reste pourtant une histoire lourde, presque rugueuse, qui ne s’efface pas quand on lève les yeux vers les remparts.

Vous pouvez venir ici pour l’Alsace des maisons serrées, des vignes toutes proches et de la route des vins. Mais à mon avis, le vrai choc est ailleurs, dans cet écart entre la beauté calme du lieu et la mémoire noire qu’il a gardée derrière ses murs.

Entre les remparts du XIVe siècle, la beauté tient encore, mais l’ombre reste là

Le fait le plus frappant saute vite aux yeux quand on avance dans le vieux noyau du village. L’habitat est encore enfermé dans un rectangle d’environ 300 m sur 500 m, délimité par une double enceinte médiévale conservée sur quasiment toute sa longueur, un cas très rare pour un village viticole d’Alsace.

Ce n’est pas un détail d’érudit. Vous le sentez physiquement, parce que la cité garde une forme serrée, contenue, presque retenue. À mon sens, c’est ce qui donne au lieu son intensité, cette impression d’être encore à l’intérieur d’une ligne ancienne, comme si les siècles avaient appuyé sans réussir à la casser.

Les remparts, les tours de garde, la Porte Haute et l’église gothique composent un décor solide, très lisible. Rien ne paraît bavard. Mais justement, ce silence de pierre donne plus de poids à ce que ces murs ont vu passer.

40 femmes brûlées vives, et une ville qui a choisi de ne pas l’effacer

C’est ici que le titre prend tout son sens. Entre 1582 et 1683, de nombreux procès de sorcellerie sont documentés dans la cité, et sur toute cette période, quarante femmes seront brûlées vives. La formule est sèche, presque insoutenable, mais elle dit la vérité nue que le village porte encore sous ses remparts.

Le plus dur est peut-être dans le détail. Pour la seule année 1630, vingt-deux exécutions ont lieu en l’espace de cinq mois. Quand on traverse aujourd’hui cette enceinte médiévale si bien conservée, il faut garder cette donnée en tête, parce qu’elle change complètement le regard.

Je trouve cela plus fort que beaucoup de villages de carte postale. Ici, la mémoire n’a pas été repoussée au second plan pour laisser toute la place au décor. Un musée municipal est consacré à cette histoire des procès de sorcellerie jugés sur place, dans un bâtiment historique datant de 1550, et ce choix donne au lieu une gravité rare.

Vous n’êtes pas devant une légende floue ou un folklore arrangé. La ville a choisi de raconter ces affaires en s’appuyant sur des faits historiquement avérés. C’est une nuance importante, et à mon avis une nuance décisive, parce qu’elle empêche le sujet de glisser vers l’anecdote touristique facile.

Peut-on visiter cette mémoire sur place ?

Oui, cette mémoire a un lieu. Le musée municipal est consacré à l’histoire des procès de sorcellerie jugés ici entre 1582 et 1683, dans un bâtiment historique datant de 1550. Pour moi, c’est l’un des points qui donnent au village sa vraie profondeur.

1313, la ville libre, la monnaie, les douanes, et ce sentiment de place forte encore intact

La noirceur des procès n’épuise pas l’histoire du lieu. Bien avant cela, la cité a obtenu en 1313 le privilège de frapper la monnaie, le droit de refuge et le droit de percevoir des droits de douane. Ce passé de ville libre sous la tutelle de Henri de Ribeaupierre explique aussi la densité de ce que l’on voit encore aujourd’hui.

J’aime beaucoup cette tension entre prospérité ancienne et enfermement des murs. D’un côté, une ville capable d’exercer des droits forts. De l’autre, une forme urbaine restée serrée, maintenue à l’intérieur de sa double enceinte, comme si le pouvoir, le commerce et la protection avaient laissé une empreinte très concrète sur l’espace.

La Porte Haute, les tours et les lignes de défense ne servent donc pas seulement d’arrière-plan. Ils racontent une cité qui s’est pensée comme un lieu à protéger, à contrôler, à faire reconnaître. Vous n’avez pas besoin d’aimer l’histoire médiévale pour sentir cela.

Il suffit de marcher lentement et de regarder comment les murs encadrent encore l’habitat.

Le village a aussi gagné une visibilité plus large quand il a été proclamé « Village préféré des Français » en 2022. Le contraste est fort, presque dérangeant parfois, entre cette distinction très lumineuse et l’histoire plus sombre que la ville conserve dans sa mémoire collective.

Sur la route des vins d’Alsace, un décor très aimé qui ne se résume pas à une carte postale

La cité se trouve dans le Haut-Rhin, sur la route des vins d’Alsace, à 17 km au nord de Colmar et à 10 km au sud-ouest de Sélestat. Le cadre médiéval viticole joue évidemment son rôle, avec les vignes autour et cette sensation d’être au bord d’une Alsace très regardée, très photographiée, très commentée.

Mais je serais franc, venir seulement pour cocher un beau village serait passer à côté du sujet. Le lieu a mieux à offrir qu’une promenade jolie et rapide. Sa force tient précisément à ce mélange peu commun entre une enceinte presque intacte, une image de village viticole recherché et une histoire judiciaire d’une violence extrême.

Vous pouvez donc l’aborder de deux façons. Soit par les murs, les portes et le dessin médiéval encore lisible. Soit par la mémoire des procès, qui donne un autre poids à chaque détour.

À mon avis, les deux doivent rester ensemble, sinon on réduit le village à une seule surface.

Où se trouve exactement le village ?

Il se trouve dans le Haut-Rhin, sur la route des vins d’Alsace, à 17 km au nord de Colmar et à 10 km au sud-ouest de Sélestat. Cette situation le rend facile à intégrer dans une traversée du vignoble, mais il mérite qu’on s’y attarde vraiment.

Pourquoi la visite laisse une impression plus grave qu’ailleurs

Beaucoup de lieux anciens impressionnent par leur conservation. Ici, l’impression vient aussi du frottement entre les pierres et ce qu’elles recouvrent encore. La double enceinte ferme l’espace, protège le regard, cadre la promenade, mais elle rappelle aussi qu’une communauté a vécu, jugé et condamné à l’intérieur de ces limites.

C’est cela qui me reste. Pas seulement les remparts du XIVe siècle ni le prestige d’un titre récent, mais cette sensation plus trouble, presque silencieuse, d’un village qui a gardé sa forme et n’a pas effacé son passé. Peu d’endroits tiennent ensemble ces deux dimensions avec autant de netteté.

Si vous aimez les villages qui racontent seulement une jolie Alsace de façade, l’expérience peut sembler plus lourde ici. Si vous cherchez un lieu où la beauté n’efface pas l’histoire, alors le détour a du sens. Les murs sont toujours là.

La mémoire aussi.