Méconnu des randonneurs du Mont-Blanc, ce lac de 134 m de profondeur change de couleur sous les glaciers

134 mètres sous la surface. L’eau ne devient pas verte par hasard. Elle porte le secret d’un glacier qui la nourrit depuis des galeries creusées dans la roche, et cette couleur turquoise, personne ne l’attendait au détour d’un barrage de 1949.

La première prise d’eau sous-glaciaire d’Europe, cachée sous le Beaufortain

C’était un lac naturel à l’origine. Un verrou rocheux à l’extrémité ouest retenait l’eau à 1 724 m d’altitude. Puis Paul Girod, fondateur d’Ugitech, a eu l’idée de percer cette montagne pour réguler le Doron de Beaufort et alimenter ses usines.

En 1942, sous occupation, le chantier du barrage actuel démarre enfin.

Les Allemands veulent plus d’énergie. Les ingénieurs proposent quelque chose d’inédit : capter l’eau sous le glacier de Tré-la-Tête. Des galeries de 5,3 km sont creusées à l’aval du Mont Tondu, puis d’autres directement dans la langue glaciaire.

C’est la première prise d’eau sous-glaciaire d’Europe. L’eau qui en sort, chargée de farine glaciaire, donne au lac cette teinte verte que les randonneurs du Mont-Blanc ignorent souvent.

800 personnes travaillent sur le chantier, reliées au Val Montjoie par deux téléphériques. 18 m de neige en 1944-45 paralysent les travaux. Puis le béton coule à 1 000 m³ par jour, un record pour l’époque.

Le barrage à voûtes multiples est inauguré en 1949. Au XXIe siècle, 10 km de galeries souterraines captent encore les eaux de Tré-la-Tête, du Mont Tondu et du Plan Jovet, avec un débit maximum de 6 m³/s.

La Compagnie du Lac : un barrage qui servait de couverture aux résistants

Le chantier n’était pas qu’une affaire de béton. En 1943, le capitaine Jean Bulle et son adjoint Louis Pivier créent la Compagnie du Lac, un maquis-silo qui profite des déplacements autorisés des ouvriers. L’usine d’Ugine est prioritaire aux yeux de l’occupant : aciers spéciaux, tickets de rationnement, liberté de mouvement.

Le 1er août 1944, un parachutage massif au col des Saisies, juste en face, arme 3 000 hommes pour la Libération de la Savoie.

La Compagnie du Lac combattra pour Albertville. Elle y laissera une vingtaine d’hommes, dont quatre officiers. Jean Bulle ne survivra pas.

Roger Frison-Roche, enfant du pays, en fera plus tard un roman.

Les voûtes du barrage sont convexes, bombées de bas en haut, sans armature d’acier. L’ingénieur Caquot a choisi le béton brut, plus simple à transporter en haute montagne. Certaines tours d’observation surmontent encore les piliers.

En 2006, un rapport d’EDF notait des fissures, des fuites, un vieillissement à surveiller. L’ouvrage tient. Les 520 000 € de travaux d’entretien ont été programmés.

Comment y aller et ce qu’on y fait

Hauteluce, dans le Beaufortain. Le lac se trouve au nord-est de la Savoie, à proximité du col des Saisies. L’été, la randonnée et la pêche attirent ceux qui connaissent le coin.

L’accès reste possible toute l’année, mais les conditions hivernales sont à prendre au sérieux. 18 m de neige, ce n’est pas une métaphore.

Peut-on voir le glacier de Tré-la-Tête depuis le lac ?

Non. Les galeries souterraines captent l’eau à l’insu du regard. Le glacier lui-même se situe dans le massif, au-dessus et au-delà du lac.

Ce qu’on voit, c’est la couleur qu’il envoie : verte, opaque, différente de tout autre plan d’eau alpin.

La baignade est-elle autorisée ?

Les notes ne mentionnent pas de plage aménagée ni de baignade surveillée. C’est un lac de barrage, pas un plan d’eau de loisir. La pêche semble être l’activité principale, avec la randonnée aux abords.

50 millions de mètres cubes, et personne ne fait le tour

Le barrage a doublé le volume initial du lac naturel. On passe d’environ 30 à 50 millions de m³. 1,4 km de long, 600 m de large, le plan d’eau reste modeste à l’échelle des grands lacs alpins.

Mais sa profondeur de 134 m, à cette altitude, crée une masse d’eau étonnamment dense et colorée.

Le recul du glacier de Tré-la-Tête a obligé à reconstruire le captage en 1961. Les Eaux et Forêts suivaient les variations glaciaires depuis 1908. L’ingénieur Max Waeber décrivait déjà les excavations de 1942-43 dans La Houille Blanche.

Aujourd’hui, le système fonctionne encore, même si le glacier recule.

Les randonneurs du Mont-Blanc passent à côté. Ils visent le toit de l’Europe, pas un barrage de 1949. Le lac de la Girotte reste pour ceux qui montent dans le Beaufortain sans chercher les sommets les plus hauts.

L’eau verte, elle, ne demande qu’à être vue.

Le matin, avant que le vent ne ride la surface, la couleur est à son plus fort. 1 727 m d’altitude, 134 m de profondeur, et cette teinte qui vient du fond de la montagne, pas du ciel. Les 800 ouvriers de 1942 ne l’avaient pas prévue.

Ils construisaient un barrage. Le glacier a offert le reste.