« Laissez les montagnards tranquilles » : le slogan qui a sauvé cette vallée alpine
Il y a des vallées où l’on arrive par hasard, et d’autres qu’il faut vouloir. La Clarée est du second type. On remonte depuis Briançon, la route se resserre, les mélèzes prennent le relais des prairies, et la rivière accompagne chaque virage avec cette eau claire des torrents d’altitude.
L’air y est sec, vif. On comprend vite pourquoi des gens se sont battus pour que rien ne change ici.
Le bitume s’arrêtait à la porte de Névache
Dans les années 1970, un projet de voie rapide devait relier Fos-sur-Mer et Marseille à Turin, en passant par cette vallée. Le bruit courait même que la voie rapide deviendrait ensuite une autoroute sous le col de l’Échelle, avec une station de ski dans la foulée. Autrement dit: les alpages coupés en deux, les hameaux sous les remblais.
Une institutrice de la vallée, Émilie Carles, a monté une association de protection. Ses deux slogans tenaient en quelques mots: « La vallée de la Clarée aux paysans ! » et « Laissez les montagnards tranquilles !
». Le second est resté.
13 tracteurs à Briançon, en pleine fenaison
Le 13 août 1974, elle prend la tête d’une manifestation à Briançon. Treize tracteurs descendent des villages de la vallée. La date compte: on est en pleine saison de fenaison, le moment de l’année où un paysan de montagne ne quitte pas ses prés.
Chaque heure passée sur le bitume briançonnais était une heure de foin perdue.
Ils y sont allés quand même. Le projet de voie rapide a été définitivement abandonné après trois ans de mobilisations. Émilie Carles a raconté ces années dans un récit autobiographique paru début 1978, Une soupe aux herbes sauvages, adapté à la télévision en 2001.
Le titre circule encore plus que l’histoire qu’il raconte.
Ce qui a été sauvé: une vallée glaciaire entre 1 400 et 2 000 m
Ce qui n’a pas été goudronné, c’est une vallée glaciaire du massif des Cerces, un patchwork d’alpages et de forêts de mélèzes très enneigé l’hiver. Le fond de vallée se tient entre 1 400 et 2 000 mètres, et la Clarée y structure tout le paysage: prairies d’un côté, sommets minéraux de l’autre, et la rivière au milieu.
La protection est venue plus tard, par un arrêté du 31 juillet 1992 instaurant une opération Grand Site sur la Clarée et la vallée Étroite voisine. Site naturel classé. La même idée que celle des tracteurs, mais tamponnée.
Sur le terrain, ça donne Névache et ses hameaux, la haute vallée vers Fontcouverte et les chalets de Laval, la cascade de Fontcouverte. Plus haut, les lacs des Cerces, des Muandes, des Rochilles, et les panoramas vers le Mont Thabor.
Y aller sans se tromper de saison
La vallée s’atteint par le nord de Briançon, communes de Névache et Val-des-Prés, contre la frontière franco-italienne, près de Montgenèvre et du col de l’Échelle. De juin à septembre, ce sont les floraisons et les randonnées: lacs d’altitude, cols, Tour du Mont Thabor, GR 57, tout part de la haute vallée.
Mais si vous pouvez choisir, venez en automne. Les mélèzes virent au doré et la vallée change complètement de registre. L’hiver, c’est le ski nordique et les raquettes.
Peut-on monter en voiture jusqu’au fond de la vallée ?
Pas toujours. L’accès à la haute vallée peut être réglementé ou adapté selon l’enneigement, les conditions routières et la fréquentation. Vérifiez les informations locales juste avant de partir, surtout hors saison estivale.
Faut-il être un bon marcheur pour en profiter ?
Non. Le fond de vallée se parcourt au bord de la rivière, entre les hameaux. Les lacs des Cerces, des Muandes ou des Rochilles, eux, se méritent davantage: choisissez le secteur selon votre niveau et la période.
Une vallée qui a fini par se retrouver à l’écran
Le cinéma et la télévision ont trouvé ici ce que les ingénieurs voulaient traverser. La série Alex Hugo y tourne depuis 2014, et le long métrage L’Engloutie de Louise Hémon y a été réalisé pendant l’hiver 2024. La vallée est aussi le décor du roman d’Éric de Kermel Mon cœur contre la terre, paru en 2019, qui suit une écologue de la vallée revenue de Paris.
Treize tracteurs sur une place de Briançon, un jour d’août, pendant que le foin attendait dans les prés. C’est ce qui sépare aujourd’hui les mélèzes de la Clarée d’un échangeur autoroutier. Montez-y en octobre, quand les aiguilles jaunissent: vous verrez exactement ce qu’ils ont refusé de vendre.