Explorée par Martel en 1884, cette ville pierres de l’Aveyron n’a jamais compté aucun habitant

Des rues sans passants, des remparts sans gardes, une porte monumentale qui ne s’ouvre sur rien. À Montpellier-le-Vieux, tout ressemble à une ville abandonnée, sauf que personne n’y a jamais vécu.

On marche entre des tours de pierre blonde, on débouche sur une place naturelle, on longe ce qui pourrait être une avenue bordée de façades. Mais ces murs n’ont été taillés par aucune main: c’est l’eau et le vent qui ont sculpté ce décor dans le calcaire dolomitique du causse Noir, pendant environ 250 millions d’années. Le résultat tient du miracle visuel: le plus grand chaos rocheux d’Europe, une cité de ruines que la nature a bâtie toute seule, au-dessus des gorges de la Dourbie, dans l’Aveyron.

Zéro habitant depuis toujours, et pourtant une vraie ville de 120 hectares

Le site s’étale sur environ 120 hectares, divisés en quatre cirques qui entourent une arête centrale culminant à 836 mètres au Dominai. De loin, on jurerait une cité médiévale en ruines. De près, chaque rocher porte un nom qui entretient l’illusion: la Cathédrale, la Grande Nef, les Remparts, l’Arc de Triomphe, l’Avenue des Obélisques.

Les bergers qui menaient leurs bêtes sur le causse l’avaient compris depuis longtemps. Ils appelaient ce dédale « Lo Clapàs Vièlh », le vieux tas de pierres en rouergat, et lui ont donné le nom de leur ville de référence, Montpellier, que ses habitants surnommaient justement « lou clapas ». Au Moyen Âge, les villes mortes faisaient peur: la légende raconte que trois fées, Amy, Amyne et Benjamine, ont construit cette cité pour échapper au géant Mourghi, qui renonça à les poursuivre, perdu dans le labyrinthe de pierres.

L’homme, lui, a bien fréquenté les lieux, sans jamais y habiter. Les abris sous roche gardent des traces de présence humaine depuis plus de 8 000 ans, dès le Néolithique ancien: auvents naturels, bergeries, citernes en ruines. Des passants, des bergers, des bûcherons.

Jamais un seul résident.

1884: Martel descend dans la cité oubliée et la baptise « Acropole des Cévennes »

Tombé dans l’oubli après le Moyen Âge, le chaos doit sa seconde vie à Édouard-Alfred Martel, le père de la spéléologie française. En 1884, à la demande d’un propriétaire et de la Société de géographie de Toulouse, il explore le site et en réalise la première carte l’année suivante. Émerveillé, il le surnomme l'« Acropole des Cévennes ».

Deux ans plus tard, les premiers sentiers ouvrent: on visitait alors le chaos à dos de mule depuis La Roque-Sainte-Marguerite, une journée entière aller-retour.

Le site, rebaptisé « Cité de Pierres » en 2019, attire aujourd’hui environ 100 000 visiteurs par an. Martel aurait sans doute du mal à reconnaître les parkings. Mais la pierre, elle, n’a pas bougé.

La scène de La Grande Vadrouille que tout le monde a vue sans le savoir

Au milieu du chaos se dresse la Porte de Mycènes, une arche naturelle de 12 mètres qui ressemble à s’y méprendre à l’entrée fortifiée d’une cité grecque. C’est devant elle que Gérard Oury a tourné l’une des scènes de La Grande Vadrouille: Louis de Funès montant sur le dos de Bourvil, tous deux déguisés en soldats allemands. Des générations de spectateurs ont vu ce décor au cinéma.

Peu savent qu’il existe vraiment, qu’il n’a rien d’un studio, et qu’on peut passer sous l’arche un après-midi de juillet.

À 15 minutes de Millau: sentiers, petit train et tyrolienne à 100 mètres

Le chaos se trouve sur la commune de La Roque-Sainte-Marguerite, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Millau et de son viaduc, dans le parc naturel régional des Grands Causses, territoire classé à l’UNESCO. Le site est aménagé et ouvert au printemps, en été et en automne.

Cinq sentiers balisés le parcourent, de 1 h à 3 h de marche, à travers pins sylvestres et chênes. Pour les jambes fatiguées, un petit train touristique fait le tour sans effort. Pour les têtes brûlées, une via ferrata d’abord souterraine puis aérienne grimpe dans les parois, et une tyrolienne survole le tout à 100 mètres de hauteur.

Comptez au minimum une demi-journée sur place, une journée complète si vous voulez voir les quatre cirques.

Peut-on visiter sans marcher ?

Oui. Le petit train de la Cité de Pierres fait le tour du site en visite guidée, sans dénivelé ni effort. C’est l’option choisie par beaucoup de familles avec de jeunes enfants ou de visiteurs qui veulent le panorama sans les sentiers.

Combien de temps prévoir sur place ?

Les sentiers balisés durent entre 1 h et 3 h selon la boucle choisie. Ajoutez le petit train ou la via ferrata et la visite remplit facilement la journée. L’été, mieux vaut arriver tôt le matin pour profiter de la lumière rasante sur la pierre et éviter la foule de l’après-midi.

Le soir, quand les derniers visiteurs redescendent vers la vallée de la Dourbie, la cité retrouve son silence de toujours. Des rues, des places, une porte monumentale. Et toujours personne aux fenêtres.