Plus haut que le lac Blanc, plus calme que Gérardmer, ce lac doit son nom à une erreur
Il faut monter, et la lumière change. L’air se rafraîchit d’un coup sous les sapins, la route se resserre, puis le paysage s’ouvre sur une cuvette de pentes raides où l’eau dort au fond, presque noire quand les nuages passent. On vient ici pour ce silence-là.
Pas pour les pédalos, pas pour les terrasses bondées d’un lac plus célèbre en contrebas.
1 066 mètres: aucun lac vosgien ne monte plus haut
Le lac des Truites tient le sommet du classement dans le massif des Vosges. 1 066 m d’altitude, personne au-dessus. Le lac Blanc, tout proche, reste en dessous.
Gérardmer, avec ses bateaux et sa foule d’août, joue dans une autre catégorie et à une autre altitude.
Ce qui frappe en arrivant, ce n’est pas la taille du plan d’eau, modeste, mais ce qui l’entoure. Un cirque glaciaire complet, creusé par la glace, avec des pentes abruptes, des éboulis, des sapins accrochés et des zones tourbeuses spongieuses sous la semelle. Les crêtes montent à 1 306 m au-dessus, côté Gazon de Faîte et Gazon du Faing.
Vous êtes dans les Vosges, mais l’ambiance tire vers l’alpin.
Des petits pins devenus des truites: l’erreur qui a rebaptisé le lac
Le nom vient d’un malentendu, et il a tenu. À l’origine, on disait le lac du Foehrlé, ce qui veut dire « entouré de petits pins », de Föhre, le pin commun. Les arbres ont donné leur nom à l’eau.
Puis la langue a glissé. Foehrlé est devenu Forlen, Forlen est devenu Forellen. Or Forellen, en allemand, ce sont les truites.
Le lac a changé d’identité sans que personne ne déplace un seul caillou. La carte IGN garde d’ailleurs la trace de cette hésitation, en portant les deux versions: « Lac des Truites ou du Forlet ».
Le plus savoureux, c’est que l’erreur est tombée juste. Les abbés de Murbach se servaient du petit lac comme vivier à truites, bien avant que le mot ne se colle au lieu. Un étang situé un peu plus haut leur fournissait des carpes; la tourbière l’a depuis avalé.
Un lac de montagne qui est aussi un ouvrage d’art
Ce miroir d’eau n’est pas resté à l’état sauvage. Entre 1849 et 1853, on l’a curé et endigué, avec une idée très concrète en tête: garder de l’eau en hauteur pour soutenir le débit de la Fecht pendant les étés secs, en aval.
Le barrage, lui, est plus ancien encore. Construit dans les années 1835 à 1837 sur le ruisseau du Forlet, conforté en 1890, c’est une digue de terre compactée avec un masque de maçonnerie côté amont. 11,30 m de hauteur maximale, 130 m de longueur.
Onze mètres de fond sous la surface. Vu du sentier, on marche dessus sans forcément comprendre ce qu’on foule.
Peut-on se baigner dans le lac des Truites ?
Non, la baignade est signalée comme interdite. Les consignes affichées sur place peuvent aussi évoluer selon la saison ou l’état du site, et elles priment sur tout ce que vous avez lu avant de partir, y compris avec un chien.
A-t-on le droit d’y pêcher ?
Oui. Le plan d’eau est classé en première catégorie, peuplé de truites fario et arc-en-ciel. La réglementation de pêche affichée sur place s’applique, avec les horaires et les périodes qu’elle fixe.
Y aller depuis le col de la Schlucht, et à quelle saison
Le lac se trouve au lieu-dit le Forlet, sur la commune de Soultzeren, dans le Haut-Rhin, en plein Parc naturel régional des Ballons des Vosges. Le col de la Schlucht est tout proche, Orbey et le lac Blanc aussi. On s’en rapproche par les routes du secteur, puis on finit à pied.
Plusieurs boucles de randonnée relient le Forlet au Gazon du Faing et au Tanet, de quoi enchaîner les crêtes si vous avez la journée devant vous. La bonne fenêtre va de la fin du printemps à l’automne, pour marcher comme pour pêcher. Sur place, la ferme-auberge voisine reste la halte classique du secteur: cuisine marcaire, Munster, tartes aux fruits, avec le lac dans le champ de vision.
Une aire de pique-nique existe à proximité pour ceux qui préfèrent le sandwich et le silence.
Pour qui ce lac est vraiment fait
Ce n’est pas une destination de plage. Personne ne se met en maillot, personne ne loue de barque. Ce lac s’adresse à ceux qui aiment monter, s’asseoir sur un bloc et regarder l’eau bouger sous le vent des crêtes, aux pêcheurs qui connaissent leur affaire, aux marcheurs qui enchaînent le Tanet dans la foulée.
Les sapins qui lui ont donné son premier nom sont toujours là, sur les pentes. Les truites aussi, arrivées dans le nom par accident et dans l’eau par les abbés. Le lac, lui, n’a pas bougé d’un mètre depuis que les glaciers ont creusé sa cuvette.