Péjoratif du jour : pollution visuelle d’enseignes (pas de « moche/laide »)

On la dit kitsch, on la dit « village-poterie ». Et pourtant, derrière les bacs à crustacés du quai Sainte-Catherine, ce sont les mêmes façades penchées qu’Eugène Boudin posait sur ses toiles en 1860. Honfleur a un défaut d’optique: on ne regarde qu’elle depuis les cartes postales.

Mais si l’on lève les yeux du Vieux Bassin, juste derrière les galeries, une église entière en bois attend, silencieuse, avec une coque de navire sous les arcs.

Alors, kitsch ou pas ? Le mieux est d’aller vérifier.

« France moche 2023 »: ce qui a vraiment été épinglé

L’association Paysages de France, qui publie chaque année son palmarès des paysages urbains les plus dégradés, a récompensé Honfleur en 2023 dans la catégorie « Foire à l’enseigne ». Le motif n’est pas la ville elle-même: c’est la densité d’enseignes commerciales dans certains secteurs, qui finit par masquer ce qu’on venait voir. Le verdict est réel, sourcé, et il a fait grincer des dents dans les rues pavées.

Mais il ne dit rien du centre ancien, qui, lui, a conservé ses maisons à colombages, ses façades d’ardoise et son enclos portuaire.

Preuve que la querelle est localisée: 6 640 habitants (recensement INSEE) vivent dans une commune qui figure, selon une étude citée par Wikipédia, parmi les plus attractives de France dans sa tranche de taille, aux côtés d’Arcachon, Noirmoutier, Étretat ou Deauville. La « France moche » et la « France qui attire » cohabitent, parfois rue par rue.

Sainte-Catherine: la plus grande église en bois de France, et son clocher à part

C’est l’autre Honfleur, celle que les cars de touristes traversent sans s’arrêter. L’église Sainte-Catherine, construite aux XVe et XVIe siècles, est la plus grande église entièrement en bois de France. Sa nef évoque une coque de bateau renversée: les charpentiers ont utilisé les techniques de construction navale qu’ils maniaient tous les jours au port d’à côté.

Et détail que peu de guides soulignent: le clocher est séparé du bâtiment. Volontairement. Pour éviter que la foudre, en tombant sur la tour, n’embrase les fidèles à l’intérieur.

C’est aussi la seule église du pays dont la charpente sente encore la résine de l’atelier où elle a été taillée. Une fois à l’intérieur, le silence est différent de celui d’une église de pierre: il vibre, il travaille, il suit la lumière entre les planches.

Le Vieux Bassin, les impressionnistes et la ferme Saint-Siméon

Le Vieux Bassin, c’est le plan fixe. Ses maisons étroites aux toits d’ardoise, ses façades penchées au-dessus de l’eau, ses reflets dans la vase ont peint un mouvement entier. Boudin, Monet, Courbet, Jongkind s’y retrouvaient à la ferme Saint-Siméon, sur les hauteurs, et de ces séances est né ce qu’on appelle l’École de Honfleur, matrice de l’impressionnisme.

Alphonse Allais et Erik Satie sont natifs de la même rue.

Aujourd’hui, la ferme Saint-Siméon est un hôtel-restaurant, mais le panorama qu’elle offrait aux peintres n’a pas bougé d’un mètre: l’estuaire de la Seine, le pont de Normandie enjambant l’eau, les cargos qui glissent vers la mer. C’est ce point de vue que les visiteurs cherchent en montant la côte.

Honfleur et le Nouveau Monde: 1608, le départ pour Québec

Ce que beaucoup ignorent: c’est depuis le port d’Honfleur que Samuel de Champlain est parti en 1608 pour fonder la ville de Québec. La cité normande est, à ce titre, l’un des ports d’attache de la francophonie d’Amérique. On en trouve des traces au Musée maritime, et les Québécois en voyage en France s’y arrêtent souvent avec une émotion particulière.

Première mention écrite en 1025, sous la forme « Hunefleth », dans une charte de Richard III, duc de Normandie. La ville passe ensuite sous domination anglaise de 1357 à 1450, presque un siècle, avant de revenir dans le giron français. Mille ans d’histoire, concentrés sur quelques hectares en bord d’estuaire.

Y aller et quand y aller

Honfleur se trouve sur la rive sud de l’estuaire de la Seine, à 25 km au sud-est du Havre par le pont de Normandie, à 15 km au nord-est de Trouville-sur-Mer. La ville est accessible par les bus verts du Calvados (lignes 20, 39, 50). Toute l’année convient, mais le printemps et l’été restent la fenêtre la plus fréquentée: les terrasses du Vieux Bassin tournent alors à plein, et la lumière rasante sur les ardoises fait le reste.

Hors saison, on retrouve le port tel que les impressionnistes l’ont connu.

La signalétique commerciale nuit-elle vraiment au patrimoine ?

Sur certains axes, oui, selon le constat de Paysages de France. Sur les ruelles qui entourent le Vieux Bassin et l’église Sainte-Catherine, le règlement local de publicité encadre plus strictement les devantures. L’enjeu actuel de la municipalité est précisément d’élargir cette protection aux abords immédiats du centre historique.

Peut-on visiter l’église Sainte-Catherine gratuitement ?

Oui, l’entrée est libre. Le bâtiment est classé Monument historique depuis le 28 septembre 1932. Le clocher séparé, lui, se visite en saison, souvent avec un petit droit d’entrée modique reversé à la paroisse.

Honfleur n’a pas volé son épingle « France moche 2023 » sur certaines vitrines. Elle n’a pas usurpé non plus ses 6 640 habitants qui vivent au milieu d’un décor de carte postale, ni la nef en bois la plus longue du pays, ni la mémoire de Champlain au quai. Le port reste le port.

La querelle des enseignes, elle, se réglera rue par rue.