On les surnomme les Sourdins : dans cette ville de la Manche, le cuivre résonne depuis le Moyen Âge

Le bruit, ici, faisait partie du paysage. Pas celui des voitures, celui des marteaux tapant le cuivre du matin au soir, dans les cours intérieures que la rue ne laisse même pas deviner. On pousse un porche, et une petite cour apparaît, pavée, encaissée, avec ses ateliers au rez-de-chaussée.

C’est là que se joue toute l’histoire de cette ville normande.

À Villedieu-les-Poêles, dans le sud de la Manche, les habitants portent un surnom qui raconte tout: les Sourdins.

Le martelage du cuivre les aurait rendus sourds: d’où vient le nom de Sourdins

Les dinandiers façonnaient les ais de cuivre à la main, en martelant les flans encore et encore jusqu’à leur donner leur forme définitive. Ce geste répété, des journées entières, dans des ateliers ouverts sur les cours, aurait fini par abîmer l’ouïe des habitants. D’où le gentilé, resté collé à la ville comme une signature.

L’autre nom des habitants, plus savant, plus rare: Théopolitains. Personne ne l’emploie. Sourdin a gagné, parce qu’il dit quelque chose de vrai sur le vacarme qui régnait ici.

Et l’autre moitié du nom de la commune vient du même endroit. Le déterminant « les-Poêles » n’a été ajouté officiellement qu’en 1962, pour honorer la poêlerie et la dinanderie. Avant, on disait simplement Villedieu.

1865: la fonderie qui a coulé les cloches de Notre-Dame de Paris

Adolphe Havard crée sa fonderie en 1865. Cornille-Havard est aujourd’hui l’une des cinq dernières fonderies de cloches encore en activité en France, et c’est ici qu’ont été fondues les cloches de Notre-Dame de Paris, en 2013.

Imaginez le moment de la coulée. Le métal en fusion, la chaleur, le moule enterré dans le sable. Puis le silence, plusieurs jours, le temps que la cloche refroidisse avant qu’on ose la frapper pour entendre sa note.

Les fondeurs ne sont pas arrivés par hasard. Dès le XVIe siècle, des artisans venus de Lorraine s’installent à Villedieu et greffent la fonte de cloches sur un savoir-faire du métal déjà bien en place.

Un marché tous les mardis depuis 1147, et une ville née d’un don royal

La ville doit son existence aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. En 1130, Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie, leur donne quatorze acres en un lieu dit Siennêtre pour y bâtir une commanderie. Ils y fondent un village, Villa Dei, devenu Villedieu.

L’Ordre l’a longtemps administré directement, et les habitants ne payaient pas d’impôts.

Le marché, lui, se tient tous les mardis depuis 1147. Presque neuf siècles de mardis. Si vous ne deviez choisir qu’un jour pour venir, c’est celui-là, quand la ville se remplit et que les étals débordent sur les places.

Autre chance de Villedieu: elle a échappé aux bombardements de 1944, quand Saint-Lô et Vire ont été rasées. Ses maisons anciennes et ses cours sont donc les vraies, pas des reconstructions. La Cour du Foyer, la Cour des Trois Rois, la Cour de l’Enfer.

Ces noms-là ne s’inventent pas.

Ce que vous voyez en une demi-journée, entre Granville et le Mont-Saint-Michel

La fonderie de cloches et l’Atelier du Cuivre se visitent, et c’est le vrai motif du détour: voir le métal travaillé, pas seulement des vitrines. Ajoutez la Maison de la Dentellière et l’église Notre-Dame, en granit, classée monument historique, entièrement reconstruite au XVe siècle avec une nef reprise en 1638. Le reste du plaisir se prend dans les ruelles, à pousser les porches.

L’office de tourisme, place des Costils, en plein centre, reste le point de départ pour vérifier les horaires des ateliers et de la fonderie avant de vous lancer.

Comment y aller ?

Villedieu est à 29 km à l’est de Granville, 22 km au nord-est d’Avranches et 35 km au sud de Saint-Lô. L’autoroute A84 la dessert par les sorties 37 et 38, et la ligne Paris-Granville s’y arrête. Comptez environ 40 minutes de voiture depuis le Mont-Saint-Michel.

Quelle est la meilleure période ?

Le printemps et l’été, pour les visites d’ateliers et de la fonderie. Mais la ville se tient toute l’année, et le mardi reste le jour à viser pour le marché. Villedieu est labellisée village étape, ce qui en fait une halte facile sur la route.

Un porche, une cour pavée, un atelier au fond. Le cuivre ne résonne plus comme il résonnait, mais la ville n’a pas changé d’adresse depuis 1130. Et le surnom, lui, est resté.