On l’appelle la vallée des Merveilles : 4 200 roches y portent des dessins préhistoriques
À plus de 2 000 mètres, l’air sent la pierre chauffée et l’eau froide. Les dalles arrivent d’abord sans prévenir, lissées par les glaciers, luisantes quand la lumière rase les tombe dessus. Puis l'œil accroche un creux, une ligne, une paire de cornes.
Vous êtes dessus depuis dix minutes sans l’avoir vu.
Cette haute vallée du Mercantour, sur la commune de Tende, dans les Alpes-Maritimes, porte un nom qui sonne comme une promesse de conte. La réalité est plus vertigineuse qu’un conte.
4 200 roches gravées autour du mont Bégo: le plus grand ensemble rupestre de France
Le décompte donne le tournis. Quelque 36 000 gravures piquetées ont été recensées autour du mont Bégo, dont environ 20 000 figuratives, réparties sur 4 200 roches. En ajoutant les gravures incisées, moins étudiées, le total pourrait approcher les 100 000 signes.
Cela place ce site devant Fontainebleau. Premier ensemble d’art rupestre du territoire français, en quantité, et personne n’a jamais eu besoin d’une grotte pour l’abriter: tout est à ciel ouvert, exposé au gel, à la neige, aux orages.
Les figures reviennent comme un refrain. Des corniformes, ces silhouettes à cornes qu’on lit comme des bovins. Des poignards, des haches, des hallebardes.
Des quadrillages qui évoquent des enclos ou des parcelles. Et quelques rares figures humaines, affublées de surnoms par les archéologues: le Sorcier, la Danseuse, le Chef de tribu.
Entre 4 000 et 5 000 ans: ce que des agriculteurs sont venus faire à 2 000 m
Les gravures piquetées datent du Néolithique et de l’Âge du bronze ancien. Des populations d’agriculteurs et d’éleveurs sont montées là, très haut, pour marteler la roche pendant des siècles. Non pas pour y vivre: le mont Bégo culmine à 2 872 m et l’hiver y est impraticable.
L’hypothèse la plus tenace fait du sommet une divinité. Une puissance qu’on vient amadouer parce que les eaux en descendent, et qu’on redoute parce que les orages y éclatent, fréquents et violents. Les araires attelées aux animaux, les réticulés qui figurent des champs: tout ramène à la récolte, à la pluie, à la survie du troupeau.
Chaque signe aurait un sens propre. Certains chercheurs parlent de protoécriture, un langage d’images pour s’adresser au divin. D’autres contestent l’édifice interprétatif.
Le débat n’est pas clos, et c’est tant mieux: on marche dans un site qui résiste encore.
Les bergers, les soldats et cette phrase latine du IIe siècle
L’histoire ne s’est pas arrêtée à l’Âge du bronze. Des milliers de gravures incisées, tracées en sillon, se sont ajoutées par-dessus, siècle après siècle. Des figures d’anthropomorphes et d’arbalètes attribuées au Moyen Âge.
Des bateaux à voile détaillés par des marins. Des baïonnettes et des mitres de grenadiers au XVIIIe. Des signatures de bergers de la vallée de la Roya, des soldats alpins italiens, peut-être des contrebandiers.
Le mur à voir, c’est la Paroi vitrifiée, dans le secteur des Merveilles: une masse rocheuse lustrée par le poli glaciaire, visible depuis le GR 52, saturée de ces traits tardifs. Elle porte aussi la plus ancienne gravure linéaire du site, une inscription latine datée par l’épigraphie du IIe siècle. Son contenu est franchement grivois, une insulte de graffiteur romain adressée à un père et à son fils.
Quatre mille ans de mains différentes, et le geste de graver n’a jamais changé.
Aujourd’hui, ce geste est un délit. Site classé monument historique, zone centrale de parc national: graver une lettre expose à des poursuites.
Comment y aller, et pourquoi l’été seulement
On arrive par Nice, via Sospel, Breil-sur-Roya puis Tende, dans la haute vallée de la Roya, à la frontière franco-italienne. La randonnée part du refuge des Merveilles, au bord du lac Long. De là, comptez 2 h 30 de marche et 700 m de dénivelé pour atteindre l’entrée du site, puis environ 2 h 30 de plus pour parcourir les gravures.
La fenêtre est étroite. Les visites guidées ont lieu en été, généralement de mi-juin à fin septembre, et c’est le seul créneau où les dalles sont dégagées et le sentier sûr. Vérifiez les dates auprès du parc national du Mercantour ou de l’office de tourisme de Tende avant de boucler le sac: elles bougent d’une saison à l’autre.
Peut-on se promener librement entre les roches ?
Non. La circulation est autorisée uniquement sur le GR 52 et les sentiers désignés, et s’en écarter est interdit. Les zones de gravures sont protégées, ce qui explique pourquoi la visite guidée reste la bonne porte d’entrée.
Où voir des gravures si le refuge des Merveilles est complet ?
Le secteur voisin de Fontanalba concentre lui aussi un très grand nombre de gravures et se visite selon des règles comparables. Deux vallées, deux ambiances, un même mont Bégo au-dessus.
Ce site a attendu 1897 pour être étudié sérieusement, quand le Britannique Clarence Bicknell a commencé à relever les roches une par une. Un siècle et dix thèses plus tard, le corpus n’est toujours pas entièrement publié. Sur place, vous verrez ce qu’il voyait: une paroi grise, un creux de quelques millimètres, et deux cornes qui attendent depuis quatre mille ans qu’on les remarque.