« On a vidé 6 700 tonnes de poissons en 2005 » : ce lac Seine garde ses secrets de création

Le lac Amance ne se découvre pas par hasard. Il faut savoir qu’il existe, entre deux forêts de la Champagne humide, pour oser quitter la route. Quand on arrive, l’eau est calme, presque trop calme, comme si le lieu attendait depuis 1990 qu’on comprenne ce qu’on a bâti.

6 700 tonnes de poissons : la vidange que personne n’avait prévue

En 2005, le lac du Temple, son voisin, a dû être vidangé. Une opération décennale, normale sur le papier. Sauf que 6 700 tonnes de poissons vivaient là, piégées par la baisse des eaux.

Les transférer vers le lac Amance a pris des semaines. Des bénévoles, des pêcheurs, des techniciens ont manœuvré dans la vase, à la main, à la nasse, à la pompe.

Le lac Amance est devenu, le temps d’une saison, un refuge improvisé. Des milliers de poissons ont traversé le canal de jonction sur 1,5 km. Certains n’ont pas survécu.

La plupart ont repris leurs habitudes dans un bassin qui n’était pas le leur. Personne ne parle de cette épopée dans les guides. Elle reste dans les rapports de l’IIBRBS, ces pages grises que personne ne lit.

Le paradoxe tient au rôle du lac. Le lac du Temple varie de niveau toute l’année. Le lac Amance, lui, reste stable.

C’est ce qui le rend propice au motonautisme. C’est aussi ce qui en fait, en cas de crise, le refuge obligé.

480 hectares, 240 emplacements : le plus grand lac d’Europe à moteur

Le lac Amance mesure 480 hectares. C’est le plus petit des grands lacs de Seine, mais le plus grand d’Europe réservé au motonautisme. Jet-skis, ski nautique, bateaux à moteur : tout trouve sa place, sauf dans les anses interdites.

Là, l’avifaune garde ses droits. Le balbuzard pêcheur et la grande aigrette ne négocient pas avec les décibels.

Le port de Dienville compte 240 emplacements. La profondeur y plafonne à 3 mètres, contre 5 à 12 m sur le reste du lac. Deux îles flottent au milieu, l’île aux Oiseaux et l’île aux Carpes, chacune avec son ponton.

On y accède en bateau, ou on ne les voit pas. C’est tout.

La base de loisirs s’étend sur la rive sud. Plage surveillée, terrains de football, tables de ping-pong, aires de pique-nique. Le contraste est net : d’un côté, le vacarme des moteurs ; de l’autre, la digue de Radonvilliers où les ornithologues campent avec leurs longues-vues.

20,8 millions de m³ de réserve : le lac qui protège Paris sans le savoir

Le lac Amance fait partie d’un ouvrage total de 2 320 hectares. Sa tranche de réserve, 20,8 millions de mètres cubes, ne se déverse que si l’étiage de l’Aube s’éternise. Le reste du temps, l’eau stocke les crues de l’hiver, les redistribue l’été.

Paris, à 150 km en aval, ignore que ce lac artificiel de Champagne contribue à sa tranquillité.

Les digues de terre s’étirent sur 13,5 km. Elles ont été construites en même temps que le lac, entre 1983 et 1990. Plus de 3 000 hectares de terres ont été négociés, échangés, compensés.

Des forêts ont été rasées, des étangs restaurés ailleurs. Les habitants de Dienville et Radonvilliers, 805 et 381 âmes en 2007, ont vu le paysage basculer en une décennie.

Le canal d’amenée, 4,4 km, puise l’eau de l’Aube à Jessains. Le canal de restitution, 3,3 km, la rend à Mathaux. Entre les deux, le lac Amance et le lac du Temple communiquent par un canal de jonction de 1,5 km.

C’est une machine hydraulique déguisée en paysage. L’eau circule dans un sens l’hiver, dans l’autre l’été, comme un sang artificiel qui pulse au rythme des saisons.

Peut-on se baigner sans pratiquer le motonautisme ?

Oui. La plage de Port-Dienville est accessible indépendamment. Elle se trouve juste à côté du port, séparée de l’agitation des bateaux par une bande de terre.

La baignade y est surveillée en été. L’eau, profonde de 3 mètres à proximité, reste rassurante pour les familles.

Quand voir les grues cendrées et les limicoles ?

En novembre, pour les grues cendrées : les lacs de la forêt d’Orient accueillent alors des milliers d’oiseaux. La digue de Radonvilliers et l’observatoire ornithologique sont les points de vue les plus calmes. Le lac Amance, malgré ses moteurs, joue le rôle de maillon dans un réseau de zones humides classées Ramsar depuis 1991.

À 30 min de Troyes : l’accès et la saison qui change tout

Le lac se trouve entre Bar-sur-Aube et Brienne-le-Château, dans le Parc naturel régional de la Forêt d’Orient. Depuis Troyes, comptez une demi-heure de route. Depuis Paris, deux heures par l’autoroute.

La Vélovoie relie les lacs entre eux, pour ceux qui préfèrent pédaler.

L’été est le temps du motonautisme et de la baignade. Le printemps, celui des oiseaux. L’hiver, le lac gèle parfois.

En 1971, il a fait −25,2 °C. En 2003, 40,6 °C. Ces extrêmes ne concernent pas le visiteur lambda, mais ils dessinent le caractère du lieu : continental, brutal, indifférent aux convenances.

Le lac du Temple, à l’ouest, offre le contrepoint. Pas de moteur, que la pêche et les petites voiles. Entre les deux, le canal de jonction.

On peut passer d’un monde à l’autre en quelques minutes, comme si la Champagne avait décidé de tout expérimenter à la fois.

Le lac Amance ne cherche pas à plaire. Il est là, stable, artificiel, utile. Le rêve qu’il vend n’est pas celui d’un paradis naturel.

C’est celui d’un lieu où l’on peut encore faire rugir un moteur sur 480 hectares d’eau, où les poissons d’un autre lac ont trouvé refuge, où Paris se protège sans le savoir.