Ici on ne dit pas Nice mais Nissa : cette ville a longtemps vécu sous pavillon savoyard

Il y a un mot qu’on entend sur les marchés du Vieux-Nice, entre les cageots de courgettes fleur et les plaques de socca qui sortent du four: Nissa. Pas Nice. Nissa.

Ce petit décalage de deux syllabes raconte cinq siècles d’histoire que la carte de France, elle, ne dit pas.

Parce que cette ville-là n’est française que depuis une poignée de générations. Sur le papier, elle est arrivée dans l’Hexagone bien après la Bretagne, bien après la Provence, bien après la Corse.

1860: Nice arrive en France, en échange de l’unité italienne

La date est nette. 1860. Nice est cédée à la France par le royaume de Piémont-Sardaigne, en échange de la participation de Napoléon III à l’édification de l’unité italienne.

Un marchandage entre chancelleries, une ville en monnaie d’échange.

Avant ce basculement, la capitale politique dont dépendait Nice s’appelait Turin, à 206 km d’ici. Aujourd’hui encore, la frontière italienne est à 30 kilomètres, quand Paris en est à 930. Regardez une carte deux secondes et le décalage saute aux yeux: géographiquement, cette ville n’a jamais vraiment quitté la Ligurie.

Tout commence en 1388, quand Nice choisit la Savoie

Le vrai moment de bascule est plus ancien, et il vient des Niçois eux-mêmes. En 1388, au sortir de la guerre de l’Union d’Aix, la ville choisit la protection du comté de Savoie. On appelle ça la dédition de Nice à la Savoie: une ville qui se donne, plutôt qu’une ville qu’on prend.

Ensuite, l’histoire s’emballe doucement. Nice devient capitale du comté de Nice en 1526. Puis la Savoie troque la Sicile contre la Sardaigne en 1720, et voilà Nice embarquée dans le royaume de Piémont-Sardaigne, l’un de ces États italiens d’avant l’unité.

Cinq siècles sous pavillon savoyard, avant le rattachement.

Cette histoire-là ne dort pas dans les archives. Elle est dans la langue, le nissart, où la ville s’appelle Nissa. Elle est dans les façades ocre et sang-de-bœuf du Vieux-Nice, dans les ruelles étroites au pied de la colline du Château, dans les volets qui claquent au-dessus des étals.

Elle est dans l’assiette aussi, la socca de pois chiches, la pissaladière aux oignons et aux anchois, la tourte de blettes qui se mange parfois sucrée. Rien de tout ça ne ressemble à la cuisine française classique.

Qu’est-ce qui, concrètement, reste de la période savoyarde ?

La langue et le bâti, surtout. Le nissart donne son nom à la ville (Nissa, Niça) et le Vieux-Nice a gardé son plan serré de ruelles, entre le port Lympia et la colline du Château, une trame antérieure à l’expansion française du XIXe siècle. La ville ne s’est vraiment étalée au-delà du Paillon qu’après le rattachement.

Le décor d’hiver classé à l’UNESCO le 27 juillet 2021

La suite française a produit autre chose, et c’est ce qu’on voit depuis la plage. Au XIXe siècle, Nice explose grâce au tourisme balnéaire d’hiver, venu notamment d’Angleterre. On y descendait pour passer la mauvaise saison au chaud, pas pour bronzer en août.

Ce décor complet, promenade des Anglais en tête, a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO le 27 juillet 2021, sous l’intitulé « Nice, la ville de la villégiature d’hiver de riviera ». Une reconnaissance qui salue une invention niçoise: la station où l’on vient quand il fait froid ailleurs.

Quelle est la meilleure période pour venir ?

Le printemps et l’automne offrent le meilleur compromis. L’hiver est doux, c’est la saison pour laquelle la ville a été bâtie et elle reste très agréable; l’été est éclatant mais chargé, avec 5 millions de touristes annuels à absorber sur l’année et une deuxième capacité hôtelière de France déjà bien occupée.

Y aller sans se compliquer la vie

Nice est la préfecture des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, posée sur la baie des Anges. On y arrive par le troisième aéroport de France (le premier de province), par la gare TGV ou par l’A8. Comptez 198 km depuis Marseille, 195 depuis Gênes, 930 depuis Paris.

Sur place, la promenade des Anglais et la place Masséna donnent l’axe. Le Vieux-Nice et sa cathédrale Sainte-Réparate se font à pied. La colline du Château sert de belvédère sur le port et la baie.

Et si vous montez vers Cimiez, vous trouverez des jardins, des vestiges romains et le musée Matisse, dans une ville qui compte plus de musées que n’importe quelle autre en France après Paris.

Pour prendre de la hauteur pour de bon, il faut viser le pied du mont Chauve d’Aspremont, à 520 mètres, le point culminant de la commune. De là, les collines dessinent leur amphithéâtre autour de la cuvette niçoise, avec le Mercantour derrière et la mer devant.

Cinquième ville de France, mais pas tout à fait comme les quatre autres

Avec 357 737 habitants, Nice est la cinquième commune de France, derrière Paris, Marseille, Lyon et Toulouse. Sauf qu’aucune des quatre autres ne parle une langue où son propre nom change, et qu’aucune n’a passé cinq siècles à regarder vers Turin.

C’est pour ça que la ville se visite mieux avec cette clé en tête. Vous ne verrez plus les façades du Vieux-Nice comme un décor méditerranéen générique, mais comme ce qu’elles sont: le centre d’un comté qui a longtemps eu son propre destin.

Un dernier conseil de lecture du paysage. Mangez la socca debout, écoutez ce que les anciens disent au marché, et regardez vers l’est. L’Italie est là, à trente kilomètres.

Elle n’a jamais été bien loin.