En 1244, Louis IX a ordonné par lettre de tailler cet escalier dans la roche : il existe toujours à 40 km de Perpignan
Crédit Photo : Depositphotos Au cœur des Corbières, à 40 km au nord-ouest de Perpignan, un village de 130 habitants vit sous la garde d'un fantôme de pierre. À 800 mètres d'altitude, sur une crête calcaire qui sépare deux vallées, les ruines du château de Peyrepertuse s'étirent sur près de 300 mètres.
Vu de la route, on ne distingue d'abord qu'une arête rocheuse étrange ; à mesure qu'on s'approche, on comprend que l'arête est en partie taillée par l'homme. Le village au pied de la forteresse, Duilhac-sous-Peyrepertuse, accueille environ 100 000 visiteurs chaque année. Personne ou presque ne s'arrête au village.
Une « Carcassonne céleste » sur une crête calcaire
Surnommée la « Carcassonne céleste », la forteresse n'a pourtant rien d'une réplique : elle s'étend, du Donjon Vieux au donjon Sant Jòrdi, sur une superficie comparable à celle de la cité audoise.
Trois enceintes crénelées épousent le relief, la plus longue dépassant les 300 mètres. Au plus haut point de la crête, on surveille à la fois la garrigue, les cols et les vallées — et surtout, on communique par signaux lumineux avec le château voisin de Quéribus, au sud. Grâce au réseau de tours et de forteresses qui maillait alors les Corbières, un signal partant de Peyrepertuse mettait environ trois heures pour atteindre le siège de la sénéchaussée à Carcassonne.
Vendu pour 20 000 sols melgoriens en 1239
Le pays de Perapertusès est mentionné dès le IXe siècle. Le château lui-même apparaît dans les sources autour de l'an 1010, dans le giron du comté catalan de Besalú, qui rejoindra Barcelone en 1111. C'est la croisade contre les Albigeois qui fait basculer la place.
En mai 1217, le seigneur Guillaume de Peyrepertuse fait acte de soumission à Simon de Montfort, mais résiste en sous-main : excommunié pour hérésie en 1224, il finit par rejoindre la révolte de Raymond Trencavel. En 1239, dans des circonstances obscures, le régent d'Aragon Nunyo Sanche vend le château à Louis IX pour 20 000 sols melgoriens. Le 16 novembre 1240, Guillaume se rend définitivement après seulement quelques jours de résistance, n'ayant pas eu le temps de préparer un siège.
L'escalier que Saint Louis a fait tailler dans le roc en 1244
Devenu forteresse royale, le château reçoit alors le traitement réservé aux verrous frontaliers du royaume. En 1242, Louis IX ordonne sa fortification. Deux ans plus tard, en 1244, le roi signe une lettre passée à la postérité : « Nous vous ordonnons de faire réaliser un escalier dans notre château de Perapertusa, aussi convenable qu'il vous sera possible, et aussi qu'il soit réalisé au moindre coût. »
L'escalier, taillé directement dans la paroi calcaire, mène à un piton qui surplombe l'ancienne forteresse. Entre 1250 et 1251, on y construit le donjon Sant Jòrdi — un second château, autonome, capable de résister même si l'ennemi avait pris l'enceinte basse. L'« escalier de Saint-Louis » est toujours en place, marches inégales taillées à même la roche.
130 habitants, 100 000 visiteurs et un chêne de 300 ans
Au pied de la crête, Duilhac est cité dès 1115 sous le nom de Dulachum. Le village n'a pris son nom complet « Duilhac-sous-Peyrepertuse » que le 31 janvier 1975, à une époque où il ne comptait plus que 97 habitants et cherchait à tirer parti de son potentiel touristique.
Le surnom de ses habitants, « Sauta-rocs » (saute-rochers), dit assez l'aridité du relief, enserré entre deux plis calcaires des Pyrénées. Au bord de la D14, près de l'ancienne cave coopérative, un vieux chêne vert d'environ 300 ans est classé « arbre remarquable » par l'association A.R.B.R.E.S. À quelques pas, les vestiges du moulin à farine de Prat construit vers 1783 rappellent un autre temps, où l'on se disputait au village le droit de prélever l'eau de la fontaine du roi.
Une frontière qui n'existe plus depuis 1659
Pendant quatre siècles, Peyrepertuse a été l'un des verrous de la frontière sud du royaume de France. Fixée par le traité de Corbeil en 1258 juste au sud du château, la limite avec l'Aragon puis l'Espagne reste en vigueur jusqu'au traité des Pyrénées de 1659, qui repousse la frontière sur la chaîne pyrénéenne. La forteresse perd alors sa fonction stratégique et s'enfonce dans l'oubli. Classée Monument Historique depuis le 19 mars 1908, elle est aujourd'hui candidate à l'inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO avec les autres « Cinq Fils de Carcassonne » : Aguilar, Puilaurens, Quéribus et Termes.
Au village, le matin, on entend surtout le vent dans les vignes. C'est tout.
Sources
- Mairie de Duilhac-sous-Peyrepertuse, recensement de janvier 2024
- Wikipédia, Château de Peyrepertuse et Duilhac-sous-Peyrepertuse
- Lucien Bayrou, étude du registre comptable royal du chantier de 1250-1251
- Jean-Marie Borghino, Le château cathare de Peyrepertuse
- Polymathe (over-blog), Peyrepertuse : histoire et légende d'une citadelle
- Notice Monuments Historiques, classement du 19 mars 1908
- Association A.R.B.R.E.S., label « arbre remarquable »