Comment l’Ardèche a-t-elle creusé une arche géante pour raccourcir son propre méandre ?
Le canoë glisse sur une eau verte, les falaises se resserrent, et soudain la voûte apparaît. Une arche de pierre blonde enjambe la rivière, si haute qu’on se prend à lever la tête comme devant une cathédrale. Sauf qu’aucun maçon n’a posé ces pierres: c’est l’Ardèche elle-même qui a creusé ce passage, en trichant un peu avec son propre cours.
54 m sous la voûte: le raccourci que la rivière s’est offert
Le Pont d’Arc mesure 54 m de haut pour 59 m de long. Une arche monumentale de calcaire, sous laquelle la rivière continue tranquillement de couler, comme si de rien n’était. Pourtant, ce qu’on voit là est le résultat d’un coup de force géologique.
À l’origine, l’Ardèche dessinait ici un méandre, une de ces grandes boucles paresseuses que les rivières tracent dans les plateaux. La boucle s’est resserrée au fil du temps, si bien que le courant est passé des deux côtés d’un mince isthme de roche. Il ne restait plus qu’à trouver un passage.
La roche a fait le reste. Le plateau calcaire des gorges est traversé de fissures, de galeries, de rivières souterraines: le réseau connu de la grotte de Saint-Marcel dépasse à lui seul les 50 km de conduits. L’eau s’est infiltrée dans ces failles, a dissous la pierre de l’intérieur, et a fini par percer la paroi.
Le méandre était court-circuité. L’arche, elle, est restée debout.
Une porte d’entrée pour 30 km de canyon
Passer sous le Pont d’Arc, c’est le baptême avant la grande descente. Derrière, les gorges filent sur une trentaine de kilomètres jusqu’à Saint-Martin-d’Ardèche, entre falaises verticales et plages de galets. La descente complète en canoë fait 33 km, et plus de 100 000 personnes franchissent l’arche à la pagaie chaque année, sans compter ceux qui viennent avec leur propre embarcation.
Vu d’en haut, le spectacle change d’échelle. Depuis 1969, une route touristique de 29 km longe les gorges en rive gauche, avec onze belvédères aménagés face aux méandres. Environ 1,2 million de visiteurs l’empruntent chaque année.
Difficile d’imaginer qu’avant les années 1960, aucune route ne parcourait ce canyon: on le traversait en barque plate, ou à pied.
Faut-il être un pagayeur confirmé pour la descente ?
Non. Au printemps et en été, la rivière est relativement calme et accessible, avec seulement quelques rapides pour pimenter le parcours. On peut descendre seul ou accompagné d’un moniteur, sur la journée, ou en deux jours avec une nuit en bivouac à Gaud ou Gournier, les seuls autorisés au fond des gorges.
Peut-on descendre les gorges toute l’année ?
Non, et c’est même interdit en période de crue. Lors des pluies cévenoles d’automne, le débit peut passer en quelques heures de quelques mètres cubes à plus de 7 000 m³/s. La descente est alors fermée par arrêté préfectoral.
La saison, c’est le printemps et l’été.
Des gorges habitées depuis toujours, protégées depuis 1980
Ce canyon n’a rien d’un décor vide. Les grottes ornées du Paléolithique comptent parmi les plus anciennes connues au monde, et la grotte Chauvet se trouve à proximité. La Basse-Ardèche recense aussi quelque 800 dolmens, l’une des principales zones mégalithiques de France.
Face à la pression estivale, le site est passé sous cloche. Les gorges forment une réserve naturelle nationale depuis le décret du 14 janvier 1980, qui couvre 1 575 hectares de falaises et de garrigue méditerranéenne. Le camping sauvage y est interdit, et la gestion des flux de kayaks fait l’objet d’un système dédié.
De Vallon-Pont-d’Arc à Saint-Martin-d’Ardèche: comment s’y prendre
Le point de départ classique est Vallon-Pont-d’Arc, dans le sud de l’Ardèche, à la limite du Gard. Deux façons de découvrir le site: par l’eau, en cano�� depuis le Pont d’Arc ou le hameau de Chames, ou par la route D 290 et ses onze belvédères, qui débouchent sur le panorama d’Aiguèze et, au loin, le mont Ventoux.
La meilleure fenêtre court du printemps à la fin de l’été, quand la rivière est basse et la baignade possible. Prévoyez la journée entière pour la descente, deux si vous bivouaquez. Ceux qui préfèrent rester au sec peuvent se contenter de la route panoramique, quelques heures suffisent.
Reste cette image, au moment de passer sous la voûte: la pagaie levée, la tête renversée, et l’ombre fraîche de la pierre qui vous avale. L’Ardèche a mis des millénaires à percer son raccourci. Vous, vous le franchissez en trois coups de pagaie.