Cette baie du Finistère où 70 à 80 m de falaise renferment le plus grand malentendu de la côte bretonne
70 à 80 mètres de falaise. Deux pointes rocheuses qui avancent dans l’océan comme des mâchoires. Entre elles, une plage de sable que tout le monde appelle la Baie des Trépassés. Le nom suffit à glacer le sang. Pourtant, il est probablement faux.
« Bae an Avon » : la baie de la source, pas des morts
Le nom breton originel serait Bae an Avon, « baie de la source ». Un petit fleuve côtier s’y jette effectivement. Le glissement vers Bae an Anaon, « baie des âmes », puis vers le français « Trépassés », tiendrait à une erreur de traduction. Le cadastre ancien corrobore cette hypothèse.
C’est sur cette méprise que s’est bâtie toute une légende. Les écrivains du XIXe siècle n’ont pas hésité. Jacques Cambry en 1794 évoque des « millions d’hommes qu’elle a dévorés ». Émile Souvestre décrit des cadavres qui s’échouent après les tempêtes. Auguste Brizeux pousse jusqu’à l’outre-tombe : « Son sable pâle est fait des ossements broyés ». Le romantisme noir a fait le reste.
La réalité géographique est plus froide. La baie est une dépression tectonique d’âge stéphanien, soit 290 millions d’années, enserrée entre deux plateaux parallèles à 70-80 m d’altitude. Les courants de marée et les vents d’ouest peuvent repousser les corps des naufragés vers cette côte basse. Mais les courants s’y opposent aussi. La configuration ne suffit pas à expliquer un charnier.
360 millions d’années de géologie contre une légende de 200 ans
Le socle rocheux remonte au Carbonifère inférieur, il y a 360 millions d’années. La collision continentale de l’orogenèse varisque a formé les gneiss et micaschistes au nord, les leucogranites au sud. La baie elle-même résulte de l’érosion différentielle d’un fossé par rapport aux deux pointes qui la bordent : la pointe du Raz et la pointe du Van.
Les sédiments déposés dans ce bassin, parfois tourbeux ou charboneux, ont été redressés par les rejeux ultérieurs des grands accidents géologiques. La plage actuelle est une longue langue de sable qui relie les deux pointes, face ouest, plein Atlantique. C’est ce qui fait sa force : le vent fort et la houle déferlante toute l’année.
Le surf y est réputé. L’imaginaire funèbre aussi. Les deux coexistent depuis qu’un hôtel, créé avant la Seconde Guerre mondiale par Clet et Marie Normant, a accueilli les premiers touristes. L'hôtel de la Ville d’Ys, lui, a vu passer Johnny Hallyday et Sylvie Vartan dans les années 1960. Le spectacle de la baie vaut bien ses contradictions.
Comment y aller et quand y aller
La baie se trouve à l’extrémité occidentale du cap Sizun, entre la pointe du Raz et la pointe du Van. Elle chevauche deux communes : Plogoff et Cléden-Cap-Sizun. Le site est accessible toute l’année, sans réservation. La visite prend une demi-journée si l’on marche jusqu’à l’une des pointes.
La meilleure lumière tombe en fin d’après-midi, quand le soleil couchant allume les falaises face ouest. Pour le surf, l’hiver et l’automne concentrent les houles les plus régulières. L’été reste praticable, mais les spots sont plus exposés aux variations de vent.
Le nom sinistre vient-il vraiment d’une erreur de traduction ?
Oui, selon l’hypothèse la plus documentée. Le cadastre ancien mentionne Bae an Avon, « baie de la source ». Le glissement vers « baie des morts » correspond à d’autres erreurs de traduction bretonne connues en Bretagne. La légende des naufrageurs et des cadavres s’est surimposée ensuite, amplifiée par la littérature romantique.
Peut-on visiter la baie sans voiture ?
Les transports en commun desservent Plogoff et les environs du cap Sizun depuis Quimper, à environ 40 km. La marche depuis l’arrêt de bus jusqu’à la baie ajoute 20 à 30 minutes. En voiture, le parking le plus proche est situé au niveau de la plage, entre les deux pointes.
La falaise est là depuis 360 millions d’années. Le nom sinistre date du XIXe siècle. La plage reste ouverte, le sable est gris, l’océan vert-noir. Quelques surfeurs attendent la vague. Personne ne cherche de cadavre.