Ce village du Cher où 70 habitants vivent dans une couleur inventée il y a plus de 10 ans

On m’avait parlé d’une couleur qui ne se trouve nulle part ailleurs. Pas sur une palette de peintre, pas dans un nuancier industriel. Une teinte inventée pour un seul village, qu’on continue d’appliquer encore aujourd’hui sur les volets et les portes. J’ai découvert Apremont-sur-Allier par ce détail, et c’est tout le bourg qui m’a retenue.

70 habitants, une seule maison échappée à la grande transformation

Apremont-sur-Allier compte 70 habitants aujourd’hui. En 1850, ils étaient 600, vivant du travail de 5 carrières de pierre dont certaines employaient plus de 70 ouvriers. Le village respirait la poussière dorée de la pierre d’Apremont, celle qui a construit l’escalier du château de Chambord et la cathédrale d’Orléans.

Puis les carrières ont fermé au début du XXe siècle. Le bourg s’est vidé. Et c’est là qu’arrive Eugène Schneider, industriel, par son mariage avec Antoinette de Saint-Sauveur, propriétaire du château. Il décide de redonner à Apremont l’aspect médiéval berrichon qu’il imagine. Pendant plus de 10 ans, il rachète une à une toutes les maisons du village. Toutes, sauf une : le petit café-épicerie-tabac, qui résiste encore aujourd’hui.

Le « Brun Van Dyck » : une couleur créée pour ne jamais quitter ces murs

Pour unifier l’ensemble, Schneider fait appel à ses architectes Antoine de Galéa et Jean Georges, et à l’entrepreneur Henri Camus. Ils ajoutent des tourelles, des colombages, des fenêtres à meneaux. Ils utilisent le bois des forêts locales, rouvrent certaines carrières pour la pierre. Et surtout, ils créent une couleur spécifique : le « Brun Van Dyck ».

Cette teinte, qu’on ne trouve dans aucun commerce de peinture standard, continue d’être appliquée sur les fenêtres, portes et volets du village. Elle donne à Apremont cette unité trompeuse, comme si le bourg avait toujours été ainsi, figé dans une époque qu’il n’a pourtant jamais vraiment habitée. La pierre dorée des façades et ce brun profond créent une lumière particulière, surtout en fin d’après-midi quand le soleil bas du Centre-Val de Loire allume les murs.

Peut-on visiter le village librement ?

Oui, la promenade dans le bourg est libre. Le parc floral, labellisé jardin fort, est payant et rouvre le samedi 28 mars 2026. Le village et le parc communiquent si étroitement que la frontière s’efface : Gilles, dans les années 70, a voulu que le visiteur ne sache plus s’il marche dans un jardin ou dans des rues habitées.

Que reste-t-il du vrai village médiéval ?

Le site est occupé depuis l’Antiquité, et le côteau était fortifié dès le Moyen Âge pour défendre la route longeant l’Allier. Un bourg existe depuis le XVe siècle, mais il s’est déplacé au XIXe siècle à l’emplacement actuel. Ce que l’on voit aujourd’hui est donc une reconstitution, menée entre les deux guerres. L’authenticité d’Apremont tient à cette cohérence volontaire, pas à l’ancienneté de chaque pierre.

À 30 minutes de Nevers, une halte qui déroute les itinéraires

Apremont-sur-Allier se trouve dans le Cher (18), en bordure de l'Allier, à une demi-heure de Nevers et à moins de deux heures de Paris par l’autoroute. On y vient souvent par hasard, en cherchant un détour entre la route des châteaux de la Loire et le Morvan.

Le meilleur moment pour s’y arrêter ? Le printemps, quand le parc floral rouvre et que les haies de charme et de houx reprennent leur volume de topiaire. Mais le village garde son charme toute l’année, animé par les fêtes des plantes, les brocantes et les marchés bio. L’Allier, sauvage en contrebas, offre un contraste brut avec l’ordre jardiné du bourg : grues, cigognes et sternes passent, indifférentes à la couleur des volets.

Je suis repartie avec cette image d’une teinte inventée, tenace, appliquée méthodiquement depuis des décennies sur une poignée de maisons. Le « Brun Van Dyck » n’est pas dans les guides. Il n’a pas besoin de l’être. Il suffit de s’approcher, de lever les yeux vers les volets, et de comprendre qu’on entre dans un lieu où quelqu’un, un jour, a décidé de créer la beauté plutôt que de l’attendre.