Ce village de Corrèze où les maisons sont rouges grâce à un océan disparu il y a 60 millions d’années
La lumière tombe droit sur les façades, et le village s’allume. À Collonges-la-Rouge, en Corrèze, on n’a pas repeint les maisons: la pierre elle-même est rouge, d’un rouge sombre qui tire sur le grenat quand le soleil est bas. On entre dans le bourg comme on pousse la porte d’un grenier oublié, et tout ce qui est gris dehors devient couleur ici.
Les ruelles pavées gardent la chaleur du jour. Les volets restent entrouverts. Quelque part, une odeur de pierre chaude se mélange à celle du café d’une terrasse.
Ce village d’une centaine d’âmes tient son surnom depuis le Moyen Âge: la « cité aux vingt-cinq tours ». Aujourd’hui, 17 tours sont encore visibles, dépassant des toits de lauzes et d’ardoise, et c’est ce qui donne au lieu son air de petite forteresse apprivoisée. Mais le plus surprenant, ce n’est pas l’architecture.
C’est la roche sous les sandales.
Le grès qui vient d’un océan disparu il y a 60 millions d’années
Tout part d’une faille. La faille de Meyssac, longue d’une soixantaine de kilomètres, court d’est en ouest à quelques pas du village et sépare deux mondes géologiques qu’on n’a aucun mal à voir à l'œil nu. Au nord, le plateau gréseux, rouge, chaud, couvert de châtaigniers.
Au sud, les calcaires clairs du Quercy, plus secs, presque méditerranéens. En quelques pas, on remonte le temps de plus de 60 millions d’années.
Le grès qui construit Collonges est extrait du puy de Valège, ce sommet de 404 m qui ferme l’horizon au nord du bourg, à 800 m à peine. Il contient 2,2 % d’oxyde de fer, pas davantage, mais c’est cette proportion infime qui donne tout. À l’époque où ces couches se sont déposées, la région se trouvait à la latitude du Sahara actuel.
Le climat tropical a oxydé les minéraux ferrifères sous forme d’hématite, et la pierre a pris ces tons de lie de vin qu’on ne retrouve ni dans le grès rose des Vosges, ni dans le grès blond et bariolé de Brive. Rouge ici, et seulement ici.
Le village qui a inventé le label des Plus Beaux Villages de France
Au pied de ces façades rouges, un prieuré bénédictin a été fondé à la fin du 8ᵉ siècle. Autour, XVᵉ et XVIᵉ siècles ont ajouté des castels, des maisons nobles, des tours. Le village a prospéré, puis s’est vidé au XIXᵉ siècle avec la crise du vignoble, avant de renaître par une décision qui a changé le tourisme français.
En 1982, le maire Charles Ceyrac a fondé à Collonges-la-Rouge l’association des Plus Beaux Villages de France, et son village a été le tout premier officiellement labellisé. Ce label a relancé le bourg, qui vit aujourd’hui principalement du tourisme, entre boutiques d’artisanat, ateliers d’artistes et expositions d’été. L’église Saint-Pierre, romane puis fortifiée au XVIᵉ siècle, veille encore sur la place.
Le double circuit géologique qu’on peut faire à pied
Depuis 2010, un double circuit de découverte, automobile et pédestre, met en valeur la faille de Meyssac et le grès rouge. Cinq stations d’interprétation jalonnent le parcours, avec des panneaux explicatifs et un point fort: la falaise du Sinémurien, où le calcaire se relève de plus de 50 m au col de la Croix du Buis. À la station 5, un pli synclinal « en genou » se lit dans la roche comme une page d’histoire pliée.
Au centre du bourg voisin de Noailhac, l’Espace de découverte de la faille de Meyssac et de la pierre, inauguré le 30 mai 2015, complète la visite avec une salle d’exposition sur la géologie locale. Pour qui aime comprendre ce qu’il voit sous ses chaussures, c’est le prolongement naturel d’une journée à Collonges.
Comment y aller et quand y aller
Le village se trouve à 19 km au sud-est de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, dans la vallée de la Dordogne, à la lisière du Quercy.
La meilleure saison s’étend du printemps à l’automne. Le parking est payant de Pâques au 10 novembre, avec une aire pour camping-cars à moins de 15 minutes à pied du bourg. En été, chaque vendredi soir, Saillac, village limitrophe, attire les visiteurs après la journée.
La saison estivale est par ailleurs animée par des événements dans le village.
Le village est-il accessible sans voiture ?
Pas directement. Collonges-la-Rouge reste une étape de la route, à 19 km de Brive-la-Gaillarde, sans desserte ferroviaire dédiée. La voiture reste la solution la plus simple, et le parking payant à l’entrée du bourg évite de chercher une place dans les ruelles étroites.
Faut-il prévoir combien de temps pour la visite ?
Une demi-journée suffit pour le village, l’église et les castels. Pour ajouter le double circuit géologique de la faille de Meyssac et l’Espace de découverte de Noailhac, il faut compter une journée complète, en marchant beaucoup et en s’arrêtant aux cinq stations d’interprétation.
Pourquoi le rouge de Collonges ne ressemble à aucun autre
En quittant la faille vers le sud, le décor change vite. Les sols gréseux du plateau portent des taillis de châtaigniers, des landes de bruyères, des fougères aigle, des vergers; les versants descendent vers la vigne. Au sud de la cassure, ce sont les calcaires du causse, les chênes truffiers, une végétation plus basse, presque de garrigue, où les genévriers et les prunelliers reprennent la place des cultures quand la terre est abandonnée.
C’est ce contraste que la faille rend visible en quelques mètres, et que la pierre rouge raconte dans chaque façade. Le grès de Collonges est bicolore par rapport à celui de Brive, plus sombre que celui des Vosges, et il doit sa couleur à un océan disparu, à un climat tropical et à 2,2 % de fer oxydé. Marcher dans les ruelles, c’est marcher sur le fond d’une mer qui n’existe plus depuis 60 millions d’années, sans s’en rendre compte.