Ce village de 110 habitants abrite la « salle des décapités », où les peintres se dessinaient à la bougie
La Sarthe décrit ici une boucle presque parfaite, et le village s’accroche à son piton de granit comme s’il avait poussé avec la roche. Un pont de pierre franchit la rivière, quelques maisons se superposent en terrasse, et l’on comprend vite pourquoi, depuis près de deux siècles, des peintres chargent leurs chevalets jusqu’à Saint-Céneri-le-Gérei, à une dizaine de kilomètres d’Alençon.
Ce minuscule village de l’Orne compte 110 habitants aux derniers comptages de l’Insee. Il figure pourtant parmi les Plus Beaux Villages de France, et il cache à l’étage d’une auberge l’une des pièces les plus singulières du pays: la salle dite des « décapités ».
Des visages tracés à la bougie au-dessus de l’auberge des Sœurs Moisy
La scène mérite d’être racontée. Au XIXe siècle, la beauté du site attire tant d’artistes que deux auberges vivent presque entièrement d’eux: l’auberge des Peintres et l’auberge des Sœurs Moisy. Le soir venu, à l’étage de cette dernière, les peintres s’éclairaient à la bougie et traçaient sur les murs les contours des visages de leurs confrères.
Des silhouettes de têtes, alignées comme des portraits sans corps. La salle des « décapités » était née.
Corot et Courbet font partie des peintres que ce coin de Normandie a inspirés. Le décor n’a guère changé depuis: la rivière en contrebas, le pont, les toits qui se chevauchent. Et la salle, elle, se visite encore aujourd’hui.
On monte, on pousse la porte, et les profils dessinés à la flamme tremblante sont toujours là. Peu de villages de 110 âmes peuvent exhiber une pièce pareille.
Le village entretient d’ailleurs cette filiation avec un festival qui célèbre chaque année les peintres venus ou installés à Saint-Céneri-le-Gérei. Pour un hameau au bout d’une boucle de rivière, c’est une belle constance.
Un château assiégé par Guillaume le Conquérant en 1060
L’histoire du lieu commence bien avant les chevalets. Au VIIe siècle, un ermite italien, Céneri, s’installe ici, rassemble des disciples et fonde un monastère. Les Vikings le détruisent en 903.
Le nom du saint, lui, est resté accroché au village.
En 1044, Guillaume Giroie établit le village et bâtit un château. La forteresse tient tête à Guillaume le Conquérant, qui l’assiège en 1060, avant de tomber aux mains de Robert Courteheuse en 1088. Pendant la guerre de Cent Ans, Ambroise de Loré la défend jusqu’à sa mort en 1436.
Il n’en reste aujourd’hui que des pans de murs, mais ils suffisent à donner le vertige: ce rocher a vu passer mille ans d’assauts.
L’église romane, édifiée au XIe siècle, veille toujours sur la boucle. En contrebas, une fontaine dite miraculeuse sourd des fractures du granit du versant escarpé. Je trouve ce contraste saisissant: un village qui a perdu son monastère, son château, presque tout, et qui n’a jamais cessé d’attirer le monde.
Peut-on vraiment visiter la salle des décapités ?
Oui. Elle se visite encore aujourd’hui, à l’étage de l’auberge des Sœurs Moisy. C’est même l’un des lieux que les guides du village mentionnent en priorité, avec la fontaine miraculeuse.
Comptez sur un effet saisissant: les visages y sont toujours tracés sur les murs.
Comment rejoindre Saint-Céneri-le-Gérei sans voiture ?
Le village est desservi par le réseau de bus Alto de la communauté urbaine d’Alençon, via les lignes Iténéo 4 et Iténéo Access. Depuis Alençon, le trajet reste court, le chef-lieu de l’Orne n’étant qu’à une douzaine de kilomètres à vol d’oiseau.
À 10 km d’Alençon par la D101: quand venir et combien de temps rester
Saint-Céneri-le-Gérei se rejoint depuis Alençon par la route départementale 101, en une quinzaine de minutes. Le village se niche au nord-est des Alpes mancelles, dans le parc naturel régional Normandie-Maine, ce qui en fait une étape facile à glisser dans une boucle plus large entre Orne, Sarthe et Mayenne.
La belle saison est le bon moment. Le printemps et l’été rythment la vie du village, avec son festival annuel dédié aux peintres, et c’est aussi quand la boucle de la Sarthe offre ses plus belles lumières. Pour la visite, une demi-journée suffit: l’église romane, la fontaine, la salle des décapités, puis un tour sur le pont de pierre pour voir les maisons se mirer dans la rivière.
Mon conseil: montez d’abord au village, descendez ensuite vers l’eau. Le point de vue n’est pas le même.
Vous venez ici si vous aimez les villages qui ont une vraie histoire à raconter plutôt qu’une simple carte postale à cocher. Pas pour les boutiques ni l’animation permanente: 110 habitants, souvenez-vous.
Le soir, quand les derniers visiteurs repartent vers Alençon, la boucle de la Sarthe redevient silencieuse. Quelque part au-dessus de l’auberge, des têtes dessinées à la bougie attendent la prochaine flamme.