À 20 km de Saint-Nazaire, ces 2 000 bassins salés ont failli devenir une marina géante dans les années 1960
5 043 hectares. Près de 2 000 bassins. Une altitude qui ne dépasse jamais 6 mètres. À 20 km de Saint-Nazaire, les marais salants de Guérande respirent encore grâce à une poignée de militants qui, dans les années 1960, ont bloqué un projet de marina géante avec immeubles, pontons et autoroute à 2 fois 2 voies.
2 000 ans de sel, une décennie pour tout perdre : le projet qui a failli tout engloutir
La technique du paludier s’est fixée au XVe siècle. Les digues et les aménagements hydrauliques ont atteint leur optimum entre le XIVe et le XVIIe siècle. Les dernières salines ont été construites à la fin du XVIIIe siècle, de part et d’autre du Grand Traict, à Sissable et à la pointe de Sinabat.
À la fin des années 1960, le tourisme balnéaire menaçait d’effacer tout cela. Un projet pharaonique envisageait la transformation des marais en vaste marina : immeubles avec « pieds dans l’eau », pontons, bassin nautique à flot. Une route à 2 fois 2 voies devait relier La Baule au Croisic, où un grand port de plaisance était prévu sur le Grand Traict. La station balnéaire de La Baule espérait doubler sa surface urbanisée au détriment des marais, et doubler sa population estivale à l’horizon 1985.
Des manifestations, initiées par des militants de Mai 68, ont eu lieu à Saint-Nazaire, Nantes et La Rochelle. Des recours judiciaires ont suivi. Le projet a été stoppé. En 1970, le parc naturel régional de Brière était créé, mais sans inclure les marais salants dans son périmètre. La route express prévue, « La route bleue », n’a été réalisée que partiellement, entre Guérande et Saint-Nazaire, sous la dénomination de RD 213.
1972, le pari des néo-paludiers : relancer 2 000 ans d’histoire à la main
Le renouveau a démarré en 1972. Un groupement des producteurs de sel de la presqu’île guérandaise a été créé, fonctionnant depuis 1988 sous la forme d’une société coopérative agricole. Des néo-paludiers, souvent non issus du milieu salicole, ont décidé de relancer l’économie du sel de Guérande. Une formation salicole diplômante s’est ouverte en 1979.
Le sel de Guérande se distingue par sa méthode : produit de la mer, naturel, non raffiné et non lavé après récolte. Les paludiers travaillent sur des près de 2 000 bassins répartis entre les communes de Batz-sur-Mer au sud, de Guérande au nord, et pour une faible part de La Turballe au nord-ouest. La commune du Pouliguen, qui cadastrait quelques salines, les a comblées dans les années 1960 sous la pression immobilière.
Le site a été classé Ramsar en 1995. Plus de 20 000 oiseaux d’eau y transitent chaque hiver. L’eau pénètre à marée montante par un passage de 500 m de large entre le port du Croisic et l’hôpital de Pen-Bron, via deux bras de mer appelés les traicts du Croisic : le Petit Traict au nord et le Grand Traict au sud.
Comment y aller et quand y aller
Les marais salants se trouvent entre les communes de Guérande, Batz-sur-Mer, Le Croisic et La Turballe, en Loire-Atlantique (44). La ville de repère nationale est Saint-Nazaire, à 20 km. La route départementale 774 longe le site à l’est, la RD 245 au sud.
La visite est possible toute l’année. La production de sel est active en saison estivale, lorsque l’ensoleillement et les vents permettent l’évaporation. L’hiver offre le spectacle des oiseaux : plus de 20 000 oiseaux d’eau fréquentent les marais. L’altitude maximale ne dépasse pas 6 mètres, le terrain est plat et accessible sans équipement particulier.
Peut-on visiter les marais sans guide ?
Oui, des sentiers et des routes départementales traversent le site. La RD 774 à l’est et la RD 245 au sud permettent d’observer les salines depuis la voiture. Pour approcher les paludiers au travail, des visites guidées existent en été, notamment à Guérande et Batz-sur-Mer. L’estran, partie occidentale découverte à marée basse, fait partie du domaine public maritime et est accessible, mais attention aux horaires de marée.
La route bleue existe-t-elle encore ?
Seulement en partie. Le tronçon entre Guérande et Saint-Nazaire a été réalisé sous la dénomination de RD 213. Le reste du projet, qui devait relier Saint-Nazaire à Vannes en voie express à 2 fois 2 voies, n’a jamais vu le jour. Les marais ont été épargnés.
Les paludiers récoltent encore le sel comme au XVe siècle. L’eau monte par le Traict du Croisic, s’étale dans les bassins, s’évapore sous le vent. Le sel cristallise. 2 000 ans de geste répété, une décennie pour tout perdre, cinquante ans pour reconstruire. Personne ne s’est baigné dans la marina.