500 000 buffles traversent cette île brésilienne de 50 000 km² ignorée des cartes
L'eau douce de l'Amazone rencontre l'océan dans un mélange brunâtre mystérieux. Le ferry de Belém s'approche de Soure après trois heures de traversée. Soudain, une vision irréelle : des buffles de 800 kg traversent tranquillement la route du port, comme des géants dociles revenus d'Asie.
Bienvenue sur l'île de Marajó, 50 000 km² de savanes amazoniennes que 250 000 habitants partagent avec le plus grand cheptel de buffles du Brésil. Cette terre de la taille de la Suisse reste l'un des secrets les mieux gardés d'Amérique latine.
L'île oubliée à l'embouchure de l'Amazone
L'île de Marajó s'étend entre l'Amazone, le Rio Tocantins et l'océan Atlantique. Depuis Belém, capitale du Pará, trois heures de ferry suffisent pour atteindre ce territoire immense. Les coordonnées 1°50'S 49°30'W révèlent sa position stratégique à l'embouchure du plus grand fleuve du monde.
À Soure, 25 565 habitants vivent dans des maisons sur pilotis typiques des riberinhos. La chaleur humide amazonnienne maintient une température moyenne de 27°C toute l'année. Les eaux brunâtres mélangent le fleuve et la mer dans cette "agua doce do mar" que chantent les locaux.
Les savanes inondables s'étendent à perte de vue, ponctuées de tesos. Ces collines artificielles construites par les Amérindiens précolombiens témoignent d'une occupation millénaire. Comme l'île de Pâques avec ses moaï, Marajó cache des trésors archéologiques méconnus.
Des terres ancestrales aux fazendas modernes
L'introduction des buffles d'eau d'Asie au XIXe siècle a transformé l'île. Ces géants se sont parfaitement adaptés aux várzeas, ces savanes inondées six mois par an. Aujourd'hui, plus de 500 000 buffles peuplent l'île, soit deux fois plus que d'habitants.
La civilisation des buffles de Marajó
João Paulo da Rocha, vice-président de l'association des éleveurs de buffles du Pará, résume : "80% des éleveurs sont de petits exploitants possédant jusqu'à 200 têtes." Cette économie familiale façonne l'identité marajoara depuis 150 ans. Les buffles ne sont plus du bétail, ils font partie de la famille.
Joniel Melo, artisan-glacier de Soure, illustre parfaitement cette relation unique. Il a adopté un buffle Mediterrâneo de 800 kg comme animal de compagnie. Cette "connivence, relation d'amitié voire de couple" surprend les visiteurs européens habitués aux chiens de compagnie de 30 kg.
Des buffles dans l'eau douce de la mer
Les troupeaux noirs et gris contrastent avec les verts intenses des mangroves. En saison pluvieuse, de janvier à juin, les várzeas se transforment en mares géantes. Les buffles nagent entre les îlots d'herbe, excellents navigateurs aquatiques dans ce labyrinthe naturel.
Contrairement aux îles tropicales surtouristiques, Marajó accueille moins de 50 000 visiteurs par an. L'authenticité reste intacte sur ces 40 100 km² préservés.
Le queijo de búfala, trésor gastronomique méconnu
Depuis 2021, le fromage de bufflonne bénéficie d'une Indication Géographique protégée. Carlos Augusto Gouvêa, agronome producteur, compte "environ trois buffles par personne" à Soure. Le lait de bufflonne produit des fromages crémeux, des yaourts onctueux et le fameux sorvete de búfala, glace artisanale irrésistible.
Les caldeiradas de búfalo mijotent dans les fazendas pour 15 €. Cette cuisine authentique coûte 30 à 50% moins cher que la moyenne brésilienne. Une aubaine pour découvrir ces saveurs uniques au monde.
Immersion dans les savanes et mangroves
La fazenda Bom Jesus, près de Soure, propose des balades à buffle pour 8 à 16 € l'heure. Monter ces géants dociles à travers les várzeas procure des sensations incomparables. Les fazendas Nossa Senhora do Carmo accueillent 3 200 buffles sur 6 000 hectares de prairies infinies.
La meilleure période s'étend de juillet à décembre. La saison sèche révèle les savanes verdoyantes, facilite l'accès aux troupeaux et maintient des températures agréables de 25 à 32°C. Les mangroves se parcourent en bateau pour 16 € par personne.
Balades à buffle, expérience unique au monde
Seule Marajó offre cette expérience de monter des buffles domestiques de 800 kg. Ces géants dociles traversent les mares jusqu'aux genoux, portent leur cavalier dans un balancement hypnotique. La relation intime entre éleveurs et buffles fascine : certains animaux patrouillent même avec la police de Soure.
Mangroves et faune amazonienne préservée
Les plages de sable fin s'étendent sur des kilomètres déserts à l'est de l'île. Les mangroves abritent une biodiversité exceptionnelle : pirarucus de 2 mètres, oiseaux tropicaux multicolores, caïmans discrets. Contrairement aux Antilles densément peuplées, Marajó garde ses écosystèmes intacts grâce au tourisme confidentiel.
Vivre comme les ribeirinhos de Marajó
L'opposition saisit entre l'immensité du territoire et la simplicité de vie des habitants. Les pousadas familiales proposent des chambres de 25 à 80 € la nuit dans des maisons sur pilotis authentiques. Cette économie d'échelle humaine préserve l'âme marajoara face aux 500 000 enfants en situation précaire dans l'État du Pará.
Le ferry depuis Belém coûte seulement 3 à 8 €, accessible depuis Paris via l'aéroport Val de Cans pour 1 200 à 1 500 € aller-retour. Contrairement aux micro-îles surtouristiques, Marajó offre l'espace et l'authenticité d'un territoire préservé.
Vivre quelques jours avec les éleveurs de buffles révèle une philosophie de vie unique. Cette harmonie entre humains et géants aquatiques pourrait inspirer notre rapport à la nature domestique en Europe.
Vos questions sur l'île de Marajó répondues
Comment accéder à l'île de Marajó depuis la France ?
Vol Paris-Belém en 12 à 15 heures via São Paulo, tarif 1 200 à 1 500 € aller-retour en 2025. Puis ferry Belém-Soure en 3 heures pour 3 à 8 €. Les véhicules traversent via ferry spécial pour 100 € environ. Aucune route directe depuis le continent.
Quelle est la meilleure période pour voir les buffles ?
Juillet à décembre offre la saison sèche idéale. Les savanes deviennent accessibles, les buffles se regroupent aux points d'eau visibles, les températures restent agréables de 25 à 32°C. Éviter janvier à juin : pluies abondantes, inondations, accès limité aux troupeaux.
Marajó est-elle comparable au Pantanal brésilien ?
Similitudes : buffles, savanes inondables, écotourisme nature. Différences clés : Marajó privilégie la culture familiale des buffles domestiques avec 80% de petits éleveurs, reste moins touristique, offre l'accès unique au delta amazonien. Le Pantanal mise sur la faune sauvage, l'infrastructure développée, mais coûte plus cher.
Le soleil couchant embrase les várzeas infinies. Les silhouettes de buffles traversent l'eau jusqu'aux genoux, portant leurs bergers dans la lumière dorée. Au loin, la fumée d'une fazenda annonce le dîner : poisson grillé et queijo frais. Marajó garde jalousement son secret d'harmonie entre géants et humains.