À 2h 25 de Paris, cette eau translucide a fasciné Gustave Courbet avant les touristes
L’eau ne reflète pas le ciel. Elle porte sa propre lumière, bleu-vert, comme si le fond même de la terre avait décidé de briller. Entre deux communes du Haut-Doubs, un gouffre de 6 mètres creuse ce phénomène depuis des siècles, assez pour qu’un peintre de génie pose son chevalet en 1872 et emporte le spectacle jusqu’à Stockholm.
1913 : la date où l’État a figé cette couleur dans le marbre
Le 27 décembre 1913, la source bleue de Malbuisson entre dans les sites classés du Doubs, catégorie A, artistique. Ce n’est pas un classement anodin. L’administration reconnaît que la couleur elle-même mérite protection, au même titre qu’un monument. L’eau turquoise translucide résulte d’un phénomène optique précis : la diffraction de la lumière du jour dans une eau translucide, amplifiée par la profondeur du gouffre.
Gustave Courbet avait déjà tracé le chemin. Son tableau La Source bleue, peint en 1872, repose aujourd’hui au Nationalmuseum de Stockholm. Il a vu cette lumière avant les touristes, avant les panneaux, avant les hashtags. La question n’est plus de savoir si le site est beau, mais de comprendre comment une couleur d’eau a convaincu un peintre réaliste de l’immortaliser, et l’État français de la légiférer quarante ans plus tard.
60 mètres sous la surface, des plongeurs explorent encore l’inconnu
Le gouffre noyé s’enfonce en galerie sur 60 mètres de longueur. Des plongeurs-spéléologues y progressent, torche en main, dans des ramifications non entièrement cartographiées. Un puits de 22 mètres de fond interrompt brutalement la progression. Le réseau garde ses secrets.
À la surface, le ruisseau glisse entre des gours naturels qui dessinent la frontière invisible entre Malbuisson et Montperreux. Une ancienne scierie, aujourd’hui en ruine, témoigne d’un temps où l’eau servait autre chose que le regard. Le parcours de randonnée pédestre n°21 longe l’ensemble en milieu forestier, avant que les eaux ne se jettent dans le lac de Saint-Point.
Peut-on se baigner dans la source bleue ?
Non. Le classement de 1913 et la fragilité du site interdisent l’accès direct à l’eau. La profondeur du gouffre et la présence de plongeurs en exploration rendent toute baignade dangereuse en plus d’être interdite. Le spectacle se regarde depuis les aménagements de bordure, sur le sentier balisé.
2h 25 de Paris, mais dans une autre époque
La source se situe au sud de Pontarlier, entre les communes de Malbuisson et Montperreux, à proximité immédiate du lac de Saint-Point dans le Haut-Doubs. Le trajet depuis Paris prend environ 2h 25 en direction de la région Bourgogne-Franche-Comté, au cœur du massif du Jura.
La saison idéale ? Les notes ne précisent pas de fenêtre restrictive. Le site fonctionne par sa lumière propre, indépendante du ciel. L’été offre les jours longs pour que la diffraction opère pleinement ; l’automne, les bois dorés autour ; l’hiver, le contraste avec la neige. Chaque période modifie le cadre sans altérer le phénomène central.
L’accès est gratuit. Le sentier pédestre n°21 permet d’approcher sans équipement spécifique, en suivant la source, la cascade et les gours sur quelques centaines de mètres. Des chaussures de marche suffisent ; l’objectif, c’est le regard.
La légende des yeux bleus de Berthe de Joux
Une tradition locale, cruelle et précise, donne une autre origine à cette couleur. Au XIIe siècle, Berthe de Joux pleurait la mort de son amant, le chevalier Amey de Montfaucon, revenu des croisades. Son mari, Amauri III de Joux, longtemps passé pour mort lui aussi, revint pour découvrir l’infidélité. Il tua l’amant et enferma Berthe à vie dans un cachot du fort de Joux, avec vue sur la dépouille. Ses larmes, dit-on, teintent encore l’eau.
La science parle de diffraction. La mémoire locale, de douleur. Les deux réponses cohabitent sans se contredire, l’une explique la couleur, l’autre donne une raison de ne pas l’oublier.
Entre le tableau de Stockholm et le sentier du Doubs, il reste un écart de 153 ans et 2h 25 de route. Le gouffre de 6 mètres continue son travail optique, indifférent aux visiteurs. Courbet l’a peint ; l’État l’a classé ; les plongeurs y descendent encore. Le bleu persiste, ni joyau ni écrin, simplement une eau qui refuse de ressembler aux autres.